jeudi 15 août 2013

Le bout de la route.

Dimanche dernier, j'ai joui de la plus belle sortie de vélo de l'été. Mais avant, j'ai connu la fin du monde. 

Nous avions donné rendez-vous aux membres du club à 10 h dans le stationnement du Parc. La journée s'annonçait belle et chaude, le vent était calme. Pour la fin de l'après-midi, on prévoyait peut-être du temps plus maussade. 

Comme la route du Parc est vallonnée d'un bout à l'autre, nous avons convenu de rouler en groupe et de nous ménager des forces pour compléter le trajet de 105 kilomètres. Certains d'entre nous connaissaient bien ce parcours, qui ne présente pas de difficultés insurmontables. Le revêtement de bitume y est d'une qualité exemplaire, la circulation automobile est modérée et les paysages, à couper ce qui vous reste de souffle après une montée de trois kilomètres. Ai-je besoin de rajouter que l'endroit est très prisé des cyclistes qui y viennent de tout le Québec?

Notre groupe n'était pas homogène, et parfois, la file s'étirait sur plusieurs centaines de mètres. Les vingt-cinq premiers kilomètres se sont déroulés sans pépin et ont permis à chacun de jauger sa forme. La mienne était moyenne, et je roulais à peu près au centre du groupe. 

Nous avons fait une pause à un endroit nommé « le Belvédère », qui est peut-être le sommet du parcours. Une pause bienvenue, après la longue montée que nous venions d'affronter. La journée était décidément parfaite, les jambes tenaient bon, nous avons tous décidé de poursuivre jusqu'au bout. L'enivrante descente qui nous attendait était trop tentante.

On reprit la route tranquillement, et le groupe se dispersa. Les plus pressés prirent bientôt les devants et on les perdit de vue. Je m’accroupis sur le guidon, cherchant une posture aérodynamique, et me mit à accélérer. J’avais emprunté un vélo et des roues de haute performance, j'entendais bien les tester.

J’ai regardé mon odomètre, il affichait 60 km/h. J’étais en train de rattraper un autre membre du club et je me déportai légèrement vers la gauche pour le dépasser. J’ai eu un moment de frayeur, car j’ai dû franchir la ligne double au centre de la route. Nous étions dans une courbe et, si une voiture était venue en face, je ne l’aurais vue que trop tard. J’ai recommencé à respirer lorsque j’ai pu rentrer dans la voie et me placer devant l’autre cycliste (appelons-le F.).

On a dû continuer à accélérer, toujours en roue libre. Les courbes étaient larges et on pouvait les prendre sans toucher aux freins. Je vis du coin de l’œil que F. était en train de me rattraper à son tour. La pente commençait à se faire plus douce. Il me dépassa et revint se placer à environ trois ou quatre mètres devant moi.

J’ignore ce qui s’est passé à ce moment et la question me hantera à jamais. La roue avant du vélo de F. se mit à louvoyer. D’abord presque imperceptible, l’oscillation prit en moins d’une seconde une ampleur incroyable. La roue, puis tout l’avant du vélo de F. étaient pris d’une danse folle qui projetait le vélo et le cycliste d’un bord à l’autre. J’entendis les mots « oh shit! », mais je ne sais pas qui, de nous deux, les a prononcés.

Le cerveau est une bien étrange machine. Lorsqu’il est au repos, les idées les plus folles le traversent. Elles sont parfois banales, parfois excentriques, parfois destructrices. Dans l’urgence, au contraire, tout devient extraordinairement clair et précis. À l’intérieur de cette fraction de seconde, par exemple, j’ai réalisé ce qui allait se passer. J’ai compris que le vélo de F. était devenu incontrôlable. J’ai su qu’il était sur le point de tomber. Je me suis vu subir le même sort, et j’ai immédiatement cherché la voie d’évitement. J’ai écrasé les leviers de freins en bifurquant vers l’accotement. J’ai évité de justesse une bouteille d’eau. J’ai entendu le bruit de la chute, mais je ne voyais rien d’autre que ce qui était immédiatement devant ma roue.

Je ne me souviens pas être descendu de mon vélo. Je ne sais plus si je l’ai déposé ou jeté dans l’herbe. Le freinage avait dû être brutal, parce que je me trouvais à la hauteur de F. Il gisait sur le côté, sur la ligne jaune, son vélo encore coincé entre les jambes.

Je me suis approché de lui et il était immobile. Le silence était assourdissant. Il n’y avait personne en vue, et je n’entendais même pas la respiration de F. Je me suis penché sur lui, il me semblait voir un peu de sang sous son casque, mais j’étais ébloui par le soleil qui était trop brillant, par le bitume qui était trop noir. Ma première réaction consciente a été de tasser son vélo.

« Sécuriser les lieux ». Mes réflexes de secouriste commençaient à refaire surface. J’ai regardé autour de nous pour m’assurer qu’aucune voiture n’arrivait. Des cyclistes du groupe apparurent et je leur fis des grands signes.

À partir de là, j’ai perdu la notion du temps. Des automobilistes sont allés à la rencontre d’un policier qui a alerté ses collègues et appelé une ambulance. La route a été fermée dans les deux directions. Des infirmières et un médecin se sont joints à nous. Nous sommes restés autour de F., à le maintenir, à le rassurer et à veiller sur lui. Il restait inconscient, mais sa respiration, qui était difficile au début, s’était calmée. Le sang épais coagulait sur l’asphalte chaud. Les infirmières ont pansé ses plaies.

Je sais qu’il a fallu à l’ambulance près d’une heure pour arriver jusqu’à nous. Nous étions sur une belle route, au milieu de nulle part.


***


Après le départ de l’ambulance, nous avons dû nous résoudre à remonter en selle. Nous avions 30 kilomètres à parcourir pour retourner à nos voitures. Personne n’avait vraiment le goût de pédaler, mais cela a été finalement salutaire. Ça nous a permis d’éloigner les démons. Nous avons roulé ainsi sans hâte, sous le soleil, les sens en éveil. Je sentais la vie couler en moi à chaque respiration. Chaque coup de pédale était comme une plongée dans un lac lors d’un après-midi trop chaud. Ce fut pour moi la plus belle randonnée de vélo de l’été.

Nous avons appris hier le décès de F. Il a dû subir une opération à son arrivée à l’hôpital, mais il n’a jamais repris connaissance. Les dommages au cerveau étaient trop importants. Il avait 56 ans. Certains seront tentés de se consoler en disant qu’il est mort en faisant ce qu’il aimait le plus. Je n'aime pas ce raccourci un peu facile. Ça court-circuite l'émotion. Je ne sais même pas si le vélo était l'activité favorite de F., d'abord. 

Et puis, personne ne mérite de mourir aussi injustement, même en faisant ce qu’il aime. Je déteste l’idée de partir un beau matin, d’embrasser ma blonde et mes enfants en leur disant « à ce soir, je m’en vais m’amuser à faire du vélo », et de ne jamais revenir.

C’est moche d’atteindre le bout de la route de cette façon.





2 commentaires:

  1. Voici la nouvelle dans les médias: http://www.radio-canada.ca/regions/mauricie/2013/08/15/001-cycliste-mauricie-mort.shtml


    Ce qui m'amène à cet incident dont je n'avais pas entendu parler: http://www.journaldemontreal.com/2013/07/02/les-dangers-du-pont-jacques-cartier

    RépondreEffacer
  2. François était un collègue, un ami...
    Merci d'avoir été là pour l'accompagner.
    Prenez soin de vous maintenant.

    RépondreEffacer