Dimanche dernier, j'ai joui de la plus belle sortie de vélo
de l'été. Mais avant, j'ai connu la fin du monde.
Nous avions donné rendez-vous aux membres du club à 10 h dans
le stationnement du Parc. La journée s'annonçait belle et chaude, le vent était
calme. Pour la fin de l'après-midi, on prévoyait peut-être du temps plus
maussade.
Comme la route du Parc est vallonnée d'un bout à l'autre, nous
avons convenu de rouler en groupe et de nous ménager des forces pour compléter
le trajet de 105 kilomètres. Certains d'entre nous connaissaient bien ce
parcours, qui ne présente pas de difficultés insurmontables. Le revêtement de
bitume y est d'une qualité exemplaire, la circulation automobile est modérée et
les paysages, à couper ce qui vous reste de souffle après une montée de trois
kilomètres. Ai-je besoin de rajouter que l'endroit est très prisé des cyclistes
qui y viennent de tout le Québec?
Notre groupe n'était pas homogène, et parfois, la file s'étirait
sur plusieurs centaines de mètres. Les vingt-cinq premiers kilomètres se sont
déroulés sans pépin et ont permis à chacun de jauger sa forme. La mienne était
moyenne, et je roulais à peu près au centre du groupe.
Nous avons fait une pause à un endroit nommé « le
Belvédère », qui est peut-être le sommet du parcours. Une pause bienvenue,
après la longue montée que nous venions d'affronter. La journée était
décidément parfaite, les jambes tenaient bon, nous avons tous décidé de
poursuivre jusqu'au bout. L'enivrante descente qui nous attendait était trop
tentante.
On reprit la route tranquillement, et le groupe se dispersa. Les
plus pressés prirent bientôt les devants et on les perdit de vue. Je
m’accroupis sur le guidon, cherchant une posture aérodynamique, et me mit à
accélérer. J’avais emprunté un vélo et des roues de haute performance,
j'entendais bien les tester.
J’ai regardé mon odomètre, il affichait 60 km/h. J’étais en
train de rattraper un autre membre du club et je me déportai légèrement vers la
gauche pour le dépasser. J’ai eu un moment de frayeur, car j’ai dû franchir la
ligne double au centre de la route. Nous étions dans une courbe et, si une
voiture était venue en face, je ne l’aurais vue que trop tard. J’ai recommencé
à respirer lorsque j’ai pu rentrer dans la voie et me placer devant l’autre
cycliste (appelons-le F.).
On a dû continuer à accélérer, toujours en roue libre. Les courbes
étaient larges et on pouvait les prendre sans toucher aux freins. Je vis du
coin de l’œil que F.
était en train de me rattraper à son tour. La pente commençait à se faire plus
douce. Il me dépassa et revint se placer à environ trois ou quatre mètres
devant moi.
J’ignore ce qui s’est passé à ce moment et la question me hantera
à jamais. La roue avant du vélo de F. se mit à louvoyer. D’abord presque
imperceptible, l’oscillation prit en moins d’une seconde une ampleur
incroyable. La roue, puis tout l’avant du vélo de F. étaient pris d’une danse
folle qui projetait le vélo et le cycliste d’un bord à l’autre. J’entendis les
mots « oh shit! », mais je ne sais pas qui, de nous deux, les a
prononcés.
Le cerveau est une bien étrange machine. Lorsqu’il est au repos,
les idées les plus folles le traversent. Elles sont parfois banales, parfois
excentriques, parfois destructrices. Dans l’urgence, au contraire, tout devient
extraordinairement clair et précis. À l’intérieur de cette fraction de seconde,
par exemple, j’ai réalisé ce qui allait se passer. J’ai compris que le vélo de
F. était devenu incontrôlable. J’ai su qu’il était sur le point de tomber. Je
me suis vu subir le même sort, et j’ai immédiatement cherché la voie
d’évitement. J’ai écrasé les leviers de freins en bifurquant vers l’accotement.
J’ai évité de justesse une bouteille d’eau. J’ai entendu le bruit de la chute,
mais je ne voyais rien d’autre que ce qui était immédiatement devant ma roue.
Je ne me souviens pas être descendu de mon vélo. Je ne sais plus
si je l’ai déposé ou jeté dans l’herbe. Le freinage avait dû être brutal, parce
que je me trouvais à la hauteur de F. Il gisait sur le côté, sur la ligne
jaune, son vélo encore coincé entre les jambes.
Je me suis approché de lui et il était immobile. Le silence était assourdissant.
Il n’y avait personne en vue, et je n’entendais même pas la respiration de F.
Je me suis penché sur lui, il me semblait voir un peu de sang sous son casque,
mais j’étais ébloui par le soleil qui était trop brillant, par le bitume qui
était trop noir. Ma première réaction consciente a été de tasser son vélo.
« Sécuriser les lieux ». Mes réflexes de secouriste
commençaient à refaire surface. J’ai regardé autour de nous pour m’assurer
qu’aucune voiture n’arrivait. Des cyclistes du groupe apparurent et je leur fis
des grands signes.
À partir de là, j’ai perdu la notion du temps. Des automobilistes
sont allés à la rencontre d’un policier qui a alerté ses collègues et appelé
une ambulance. La route a été fermée dans les deux directions. Des infirmières
et un médecin se sont joints à nous. Nous sommes restés autour de F., à le
maintenir, à le rassurer et à veiller sur lui. Il restait inconscient, mais sa
respiration, qui était difficile au début, s’était calmée. Le sang épais
coagulait sur l’asphalte chaud. Les infirmières ont pansé ses plaies.
Je sais qu’il a fallu à l’ambulance près d’une heure pour arriver
jusqu’à nous. Nous étions sur une belle route, au milieu de nulle part.
***
Après le départ de l’ambulance, nous avons dû nous résoudre à
remonter en selle. Nous avions 30 kilomètres à parcourir pour retourner à nos
voitures. Personne n’avait vraiment le goût de pédaler, mais cela a été
finalement salutaire. Ça nous a permis d’éloigner les démons. Nous avons roulé
ainsi sans hâte, sous le soleil, les sens en éveil. Je sentais la vie couler en
moi à chaque respiration. Chaque coup de pédale était comme une plongée dans un
lac lors d’un après-midi trop chaud. Ce fut pour moi la plus belle randonnée de
vélo de l’été.
Nous avons appris hier le décès de F. Il a dû subir une opération
à son arrivée à l’hôpital, mais il n’a jamais repris connaissance. Les dommages
au cerveau étaient trop importants. Il avait 56 ans. Certains seront tentés de
se consoler en disant qu’il est mort en faisant ce qu’il aimait le plus. Je
n'aime pas ce raccourci un peu facile. Ça court-circuite l'émotion. Je ne sais
même pas si le vélo était l'activité favorite de F., d'abord.
Et puis, personne ne mérite de mourir aussi injustement, même en
faisant ce qu’il aime. Je déteste l’idée de partir un beau matin, d’embrasser
ma blonde et mes enfants en leur disant « à ce soir, je m’en vais m’amuser
à faire du vélo », et de ne jamais revenir.
C’est moche d’atteindre le bout de la route de cette façon.
Voici la nouvelle dans les médias: http://www.radio-canada.ca/regions/mauricie/2013/08/15/001-cycliste-mauricie-mort.shtml
RépondreEffacerCe qui m'amène à cet incident dont je n'avais pas entendu parler: http://www.journaldemontreal.com/2013/07/02/les-dangers-du-pont-jacques-cartier
François était un collègue, un ami...
RépondreEffacerMerci d'avoir été là pour l'accompagner.
Prenez soin de vous maintenant.