« C’est
une journée magnifique. Pourquoi es-tu parti? »
Il s’agit de bandelettes de papier. Elles sont
attachées aux barreaux de la clôture anti-suicide du côté ouest du pont.
Ballottées par le vent, elles portent des messages manuscrits qui s’adressent à
Alex.
« La
vie est maladroite. Tu vas nous manquer. »
J’ai dû les croiser des dizaines de fois avant de
m’arrêter et d’y jeter un coup d’œil. Je ne sais pas qui est Alex, mais il
devait être très aimé pour qu’on prenne la peine de lui faire ces témoignages.
Lorsqu’une personne quitte ce monde, on sent souvent qu’on n’a pas eu
l’occasion de lui dire l’essentiel. Lorsque cette personne quitte
volontairement, c’est un cri qui résonne comme une sirène. Soit on l’endure
comme le prix à payer pour s’être tu, ou pour ne pas avoir su écouter, soit on
accepte de s’ouvrir. L’humilité nous apaise.
« Tu me
manque Alexandre. Pascale xxx. »
*
C’était à l’été 1998. Nous venions de déménager à
Longueuil et je travaillais toujours à Montréal. Nous n’avions pas de voiture
et je traversais le pont tous les jours à vélo. Il n’y avait pas de piste
cyclable et les trottoirs étaient étroits. Les barrières anti-suicide qui nous
sont rapidement devenues familières n’existaient pas.
Je dévalais la dernière descente vers Montréal, en
ce beau matin d’août. Je l’ai aperçue du coin de l’œil et je n’ai réalisé que
plus loin. J’ai mis pied à terre, pas tout-à-fait encore conscient de ce que je
faisais, mais convaincu qu’il y avait quelque chose à faire. Et comme j’étais
le seul présent, c’était à moi de le faire.
J’ai laissé mon vélo contre la barrière et j’ai
marché. Je me suis approché doucement, en essayant de paraître calme, mais mon
cœur bondissait dans ma poitrine et mes jambes tremblaient comme si je venais
de courir un marathon.
-Salut.
Comment t’appelles-tu?
-Sylvie,
dit-elle sans se retourner. Elle fixait les eaux du fleuve, en bas.
Elle se tenait debout sur un petit bout de
corniche que faisait le trottoir, de l’autre côté de la barrière, juste au-dessus
du vide. Elle était blonde, portait un jeans
et un coton ouaté blanc, je pense. Je ne voyais pas bien son visage. Elle
s’agrippait à la barrière, et tout ce que je pouvais remarquer, c’est à quel
point ses doigts étaient minces et paraissaient fragiles.
-Qu’est-ce
que tu fais, Sylvie?
-Je m’en
vais rejoindre mon père et ma sœur, dit-elle en pointant le menton vers le bas.
Je ne suis pas doué pour la conversation, mais ce
matin-là, il fallait que je trouve quelque chose à dire. Pensant que le mieux,
c’était d’attirer son attention, j’ai meublé du mieux que j'ai pu. J’ai essayé de la
faire parler d’elle, de sa famille, de la convaincre que des gens l’aimaient,
tenaient à elle. J’entrecoupais de commentaires insignifiants sur la
température et la beauté du paysage. J’avais peur d’en faire trop ou pas assez,
et d’évoquer quelque chose qui la ferait mal réagir…
Je m’étais approché et je lui avais demandé si je
pouvais lui tenir la main. Je savais que je ne pourrais pas la retenir, mais je
voulais la rassurer. J’avais le mince espoir que le contact de la main d’un
étranger pouvait peut-être la tenir raccrochée à la réalité.
Du coin de l’œil j’ai vu une voiture de police
d’arrêter un peu plus loin, de sorte que Sylvie ne pouvait pas l’apercevoir. Un
policier en est sorti et a enjambé la balustrade (et le vide!) qui sépare la
chaussée du trottoir. Je me suis dit que ces types sont parfois des héros. Il
m’a fait signe de loin, me demandant en silence d’agripper Sylvie fermement par
la taille. J’ai compris son intention.
-Sylvie, on
va t’aider, dis-je en glissant mon bras autour d’elle, à travers les
barreaux. Je voulais qu’elle sache que je ne la trahissais pas. Elle s’est mise
à se débattre mais je la maintenais du plus fort que je pouvais. Le policier
est arrivé à mes côtés et l’a prise par les épaules. À deux, nous l’avons
hissée par-dessus la barrière. Elle était si légère...
Elle s’est ensuite laissé faire, et nous l’avons
reconduite à la voiture de police qui attendait plus bas.
Je n’ai jamais su ce que Sylvie est devenue. Lorsque
j’ai demandé aux policiers, quelques jours plus tard, ils pouvaient seulement
me dire qu’elle avait été conduite à l’hôpital et qu’elle était ressortie le
lendemain…
J’espère que mes paroles, même maladroites,
l’auront apaisée…
*
« On va
s’occuper de ta famille Alex. Repose en paix. »
-Mai 2016
Le 5 mai, au Lion d'or, aura lieu le Concert pour la Vie, organisé en hommage à la chanteuse Ève Cournoyer. Les profits de la soirée seront versés à l'Association québécoise de prévention du suicide.
https://www.facebook.com/events/974304309326957/
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