jeudi 5 mai 2016

Alexandre, Sylvie, Ève et les autres...

« C’est une journée magnifique. Pourquoi es-tu parti? »

 Elles ont été installées là à la fin de l’été dernier, je dirais. L’hiver a été rude et il est difficile de lire ce qui est écrit sur certaines d’entre elles. Peut-être ne seront-elles plus là avant la fin de l’année.

Il s’agit de bandelettes de papier. Elles sont attachées aux barreaux de la clôture anti-suicide du côté ouest du pont. Ballottées par le vent, elles portent des messages manuscrits qui s’adressent à Alex.

« La vie est maladroite. Tu vas nous manquer. »

J’ai dû les croiser des dizaines de fois avant de m’arrêter et d’y jeter un coup d’œil. Je ne sais pas qui est Alex, mais il devait être très aimé pour qu’on prenne la peine de lui faire ces témoignages. Lorsqu’une personne quitte ce monde, on sent souvent qu’on n’a pas eu l’occasion de lui dire l’essentiel. Lorsque cette personne quitte volontairement, c’est un cri qui résonne comme une sirène. Soit on l’endure comme le prix à payer pour s’être tu, ou pour ne pas avoir su écouter, soit on accepte de s’ouvrir. L’humilité nous apaise.

« Tu me manque Alexandre. Pascale xxx. »

*

C’était à l’été 1998. Nous venions de déménager à Longueuil et je travaillais toujours à Montréal. Nous n’avions pas de voiture et je traversais le pont tous les jours à vélo. Il n’y avait pas de piste cyclable et les trottoirs étaient étroits. Les barrières anti-suicide qui nous sont rapidement devenues familières n’existaient pas.

Je dévalais la dernière descente vers Montréal, en ce beau matin d’août. Je l’ai aperçue du coin de l’œil et je n’ai réalisé que plus loin. J’ai mis pied à terre, pas tout-à-fait encore conscient de ce que je faisais, mais convaincu qu’il y avait quelque chose à faire. Et comme j’étais le seul présent, c’était à moi de le faire.

J’ai laissé mon vélo contre la barrière et j’ai marché. Je me suis approché doucement, en essayant de paraître calme, mais mon cœur bondissait dans ma poitrine et mes jambes tremblaient comme si je venais de courir un marathon.

-Salut. Comment t’appelles-tu?

-Sylvie, dit-elle sans se retourner. Elle fixait les eaux du fleuve, en bas.

Elle se tenait debout sur un petit bout de corniche que faisait le trottoir, de l’autre côté de la barrière, juste au-dessus du vide. Elle était blonde, portait un jeans et un coton ouaté blanc, je pense. Je ne voyais pas bien son visage. Elle s’agrippait à la barrière, et tout ce que je pouvais remarquer, c’est à quel point ses doigts étaient minces et paraissaient fragiles.

-Qu’est-ce que tu fais, Sylvie?

-Je m’en vais rejoindre mon père et ma sœur, dit-elle en pointant le menton vers le bas.

Je ne suis pas doué pour la conversation, mais ce matin-là, il fallait que je trouve quelque chose à dire. Pensant que le mieux, c’était d’attirer son attention, j’ai meublé du mieux que j'ai pu. J’ai essayé de la faire parler d’elle, de sa famille, de la convaincre que des gens l’aimaient, tenaient à elle. J’entrecoupais de commentaires insignifiants sur la température et la beauté du paysage. J’avais peur d’en faire trop ou pas assez, et d’évoquer quelque chose qui la ferait mal réagir…

Je m’étais approché et je lui avais demandé si je pouvais lui tenir la main. Je savais que je ne pourrais pas la retenir, mais je voulais la rassurer. J’avais le mince espoir que le contact de la main d’un étranger pouvait peut-être la tenir raccrochée à la réalité.

Du coin de l’œil j’ai vu une voiture de police d’arrêter un peu plus loin, de sorte que Sylvie ne pouvait pas l’apercevoir. Un policier en est sorti et a enjambé la balustrade (et le vide!) qui sépare la chaussée du trottoir. Je me suis dit que ces types sont parfois des héros. Il m’a fait signe de loin, me demandant en silence d’agripper Sylvie fermement par la taille. J’ai compris son intention.

-Sylvie, on va t’aider, dis-je en glissant mon bras autour d’elle, à travers les barreaux. Je voulais qu’elle sache que je ne la trahissais pas. Elle s’est mise à se débattre mais je la maintenais du plus fort que je pouvais. Le policier est arrivé à mes côtés et l’a prise par les épaules. À deux, nous l’avons hissée par-dessus la barrière. Elle était si légère...

Elle s’est ensuite laissé faire, et nous l’avons reconduite à la voiture de police qui attendait plus bas.

Je n’ai jamais su ce que Sylvie est devenue. Lorsque j’ai demandé aux policiers, quelques jours plus tard, ils pouvaient seulement me dire qu’elle avait été conduite à l’hôpital et qu’elle était ressortie le lendemain…

J’espère que mes paroles, même maladroites, l’auront apaisée…

*

« On va s’occuper de ta famille Alex. Repose en paix. »

-Mai 2016



Le 5 mai, au Lion d'or,  aura lieu le Concert pour la Vie, organisé en hommage à la chanteuse Ève Cournoyer. Les profits de la soirée seront versés à l'Association québécoise de prévention du suicide.

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