samedi 31 août 2013

Si vous passez par ici...

...Vous pourriez en profiter pour jeter un coup d'oeil à mes autres blogs, qui se sentent un peu seuls... (je sais, c'est moi qui les délaisse, de ce temps-ci...).

Le Macroscope, qui est un peu le précurseur de Arrive en ville!

et

Anakron, pour les amateurs de SF, de fantastique et toutes ces choses étranges et imaginaires...

lundi 26 août 2013

Épilogue

Je tiens à remercier mes amis et collègues de travail, ainsi que les membres du Club Cyclosportif La Cordée (CCLC).

La solidarité dans l’épreuve, le réconfort et la sympathie qu’ils ont manifestés, tant à mon égard qu'envers la famille de François Bélair, étaient bouleversants. Il en est ainsi, paraît-il, dans le petit monde du cyclisme. Conscients que nous sommes de jouer à cache-cache avec la mort à tout instant du jour, nous serrons les coudes lorsqu’un d’entre nous tombe. Nous avons peut-être ainsi l’impression de pouvoir repousser la Faucheuse, de lui faire barrage...


***


Dimanche 11 août 2013 — le fil.

Il faisait beau et chaud, avec très peu de vent.
Nous avons pris le départ à 10 h 39 précis.

Au vingt-quatrième kilomètre, nous avons fait une halte de quelques minutes au belvédère, à 447 mètres d’altitude. Il était 11 h 49.

À 11 h 56 et 19 secondes, François chute à 67 kilomètres/heure. Je suis immédiatement derrière lui et j’applique les freins dès qu’il commence à perdre le contrôle. Je suis complètement à l’arrêt et à ses côtés 14 secondes plus tard. Nous sommes au vingt-septième kilomètre de la randonnée.

Ces informations proviennent du relevé de mon appareil GPS.


Adieux



Jeudi avaient lieu les funérailles de François Bélair (F.), notre confrère cycliste victime d’un accident au Parc de la Mauricie le 11 août dernier1.

Plusieurs membres du club se présentaient au salon funéraire en début de soirée, question de rencontrer la famille et de rendre un dernier hommage à François. J’avais un grand désir de m’y rendre également, mais j’hésitais à me joindre à la délégation du club. J’avais peur que notre arrivée en groupe paraisse brusque. Il faut dire que j’éprouvais un vague sentiment de culpabilité. J’imaginais que la famille de François pouvait nous en vouloir pour toutes sortes de raisons, ne serait-ce que d’avoir été présent lors de l’accident.

Je n’ai pas une grande habitude des salons funéraires, mais j’imagine toujours qu’on peut y assister à de grandes scènes de détresses et d’effondrements, à de spectaculaires démonstrations de rancunes et de reproches. Peut-être ai-je trop vu d’épisodes de Six Feet Under...

Pourtant je savais que je devais y aller, quitte à subir l’opprobre à moi seul. Je tenais malgré tout à rencontrer ceux qui aimaient François. J’avais peut-être aussi besoin d’une forme d’expiation. Je savais en tout cas que cette étape était nécessaire à mon deuil personnel.

Avant la randonnée fatidique, je ne savais rien de François. Contrairement à certains de mes collègues, je ne me souviens pas l’avoir rencontré lors d’autres sorties. Le matin du 11 août, je suis arrivé le dernier au rendez-vous et nous nous sommes mis en route avant que j’aie pu voir le visage de chacun. J’ai roulé plusieurs kilomètres côte à côte avec François sans l’avoir vraiment regardé.

Je me suis donc rendu au salon funéraire avec un mélange d’appréhension et de hâte. Je portais une carte de condoléances signée des employés de La Cordée2. Je suis arrivé le premier. La famille s’était absentée pour souper, et la
réceptionniste m’a invité à patienter quelques minutes. J’ai demandé où étaient les toilettes.

J’étais dans mes petits souliers. Je me suis passé de l’eau sur le visage. En ressortant dans le couloir, je me suis rendu compte que la salle où était exposé François se trouvait juste en face. La porte était entr’ouverte.

Je ne sais pas ce qui m’a poussé, mais j’ai jeté un regard, puis je suis entré. Une curiosité, pas malsaine du tout, il me semble, m’animait. Il me tardait de faire connaissance avec François. Sa vie m’avait filé entre les doigts, je voulais en retenir quelque chose.

La salle était vide et dans la pénombre. Au milieu des fleurs se trouvait une urne toute simple. Des photos défilaient sur un écran. Juste à gauche de la porte se trouvait le livre des condoléances. Je me suis avancé pour le signer et y laisser la carte. J’ai entendu des pas dans le couloir, mais j’étais absorbé.

-Monsieur, je vous ai demandé d’attendre à la réception.

J’ai sursauté. Je me suis répandu en excuses et j’ai regagné ma place. J’étais soulagé de voir que certains de mes compagnons étaient arrivés entre-temps.

***

La famille est arrivée peu après et nous avons pu tous entrer dans la salle. Il y avait foule. François était enseignant dans une école secondaire de Montréal et avait de nombreux collègues et amis. Des conversations que nous avons eues, j’ai retenu que c’était un homme apprécié, plein de projets, amoureux de la vie. J’ai vu des photos de lui enfant, jeune homme, dans la force de l’âge. J’ai salué un voyageur, un explorateur, un sportif, un ami entouré.

On m’a présenté comme étant « celui qui était là ». On m’a interrogé sur des questions qui étaient restées sans réponses, nous avons échangé des réflexions sur la vie, la mort. Je me suis rendu compte que personne n’avait de reproches à me faire, et que j’apportais autant de soulagement par ma présence que j’en retirais. Moi qui ne connaissais rien de François, je pouvais maintenant lui dire adieu.



1 Voir le billet précédant.

2 Le Club Cyclosportif La Cordée avait organisé cette randonnée. 2013 est la première année d’activité du club et François assistait aux sorties depuis les tout débuts. La majorité des accompagnateurs lors de ces sorties sont des employés de La Cordée Plein Air.

Photo tirée de la page Facebook de François Bélair.

jeudi 15 août 2013

Le bout de la route.

Dimanche dernier, j'ai joui de la plus belle sortie de vélo de l'été. Mais avant, j'ai connu la fin du monde. 

Nous avions donné rendez-vous aux membres du club à 10 h dans le stationnement du Parc. La journée s'annonçait belle et chaude, le vent était calme. Pour la fin de l'après-midi, on prévoyait peut-être du temps plus maussade. 

Comme la route du Parc est vallonnée d'un bout à l'autre, nous avons convenu de rouler en groupe et de nous ménager des forces pour compléter le trajet de 105 kilomètres. Certains d'entre nous connaissaient bien ce parcours, qui ne présente pas de difficultés insurmontables. Le revêtement de bitume y est d'une qualité exemplaire, la circulation automobile est modérée et les paysages, à couper ce qui vous reste de souffle après une montée de trois kilomètres. Ai-je besoin de rajouter que l'endroit est très prisé des cyclistes qui y viennent de tout le Québec?

Notre groupe n'était pas homogène, et parfois, la file s'étirait sur plusieurs centaines de mètres. Les vingt-cinq premiers kilomètres se sont déroulés sans pépin et ont permis à chacun de jauger sa forme. La mienne était moyenne, et je roulais à peu près au centre du groupe. 

Nous avons fait une pause à un endroit nommé « le Belvédère », qui est peut-être le sommet du parcours. Une pause bienvenue, après la longue montée que nous venions d'affronter. La journée était décidément parfaite, les jambes tenaient bon, nous avons tous décidé de poursuivre jusqu'au bout. L'enivrante descente qui nous attendait était trop tentante.

On reprit la route tranquillement, et le groupe se dispersa. Les plus pressés prirent bientôt les devants et on les perdit de vue. Je m’accroupis sur le guidon, cherchant une posture aérodynamique, et me mit à accélérer. J’avais emprunté un vélo et des roues de haute performance, j'entendais bien les tester.

J’ai regardé mon odomètre, il affichait 60 km/h. J’étais en train de rattraper un autre membre du club et je me déportai légèrement vers la gauche pour le dépasser. J’ai eu un moment de frayeur, car j’ai dû franchir la ligne double au centre de la route. Nous étions dans une courbe et, si une voiture était venue en face, je ne l’aurais vue que trop tard. J’ai recommencé à respirer lorsque j’ai pu rentrer dans la voie et me placer devant l’autre cycliste (appelons-le F.).

On a dû continuer à accélérer, toujours en roue libre. Les courbes étaient larges et on pouvait les prendre sans toucher aux freins. Je vis du coin de l’œil que F. était en train de me rattraper à son tour. La pente commençait à se faire plus douce. Il me dépassa et revint se placer à environ trois ou quatre mètres devant moi.

J’ignore ce qui s’est passé à ce moment et la question me hantera à jamais. La roue avant du vélo de F. se mit à louvoyer. D’abord presque imperceptible, l’oscillation prit en moins d’une seconde une ampleur incroyable. La roue, puis tout l’avant du vélo de F. étaient pris d’une danse folle qui projetait le vélo et le cycliste d’un bord à l’autre. J’entendis les mots « oh shit! », mais je ne sais pas qui, de nous deux, les a prononcés.

Le cerveau est une bien étrange machine. Lorsqu’il est au repos, les idées les plus folles le traversent. Elles sont parfois banales, parfois excentriques, parfois destructrices. Dans l’urgence, au contraire, tout devient extraordinairement clair et précis. À l’intérieur de cette fraction de seconde, par exemple, j’ai réalisé ce qui allait se passer. J’ai compris que le vélo de F. était devenu incontrôlable. J’ai su qu’il était sur le point de tomber. Je me suis vu subir le même sort, et j’ai immédiatement cherché la voie d’évitement. J’ai écrasé les leviers de freins en bifurquant vers l’accotement. J’ai évité de justesse une bouteille d’eau. J’ai entendu le bruit de la chute, mais je ne voyais rien d’autre que ce qui était immédiatement devant ma roue.

Je ne me souviens pas être descendu de mon vélo. Je ne sais plus si je l’ai déposé ou jeté dans l’herbe. Le freinage avait dû être brutal, parce que je me trouvais à la hauteur de F. Il gisait sur le côté, sur la ligne jaune, son vélo encore coincé entre les jambes.

Je me suis approché de lui et il était immobile. Le silence était assourdissant. Il n’y avait personne en vue, et je n’entendais même pas la respiration de F. Je me suis penché sur lui, il me semblait voir un peu de sang sous son casque, mais j’étais ébloui par le soleil qui était trop brillant, par le bitume qui était trop noir. Ma première réaction consciente a été de tasser son vélo.

« Sécuriser les lieux ». Mes réflexes de secouriste commençaient à refaire surface. J’ai regardé autour de nous pour m’assurer qu’aucune voiture n’arrivait. Des cyclistes du groupe apparurent et je leur fis des grands signes.

À partir de là, j’ai perdu la notion du temps. Des automobilistes sont allés à la rencontre d’un policier qui a alerté ses collègues et appelé une ambulance. La route a été fermée dans les deux directions. Des infirmières et un médecin se sont joints à nous. Nous sommes restés autour de F., à le maintenir, à le rassurer et à veiller sur lui. Il restait inconscient, mais sa respiration, qui était difficile au début, s’était calmée. Le sang épais coagulait sur l’asphalte chaud. Les infirmières ont pansé ses plaies.

Je sais qu’il a fallu à l’ambulance près d’une heure pour arriver jusqu’à nous. Nous étions sur une belle route, au milieu de nulle part.


***


Après le départ de l’ambulance, nous avons dû nous résoudre à remonter en selle. Nous avions 30 kilomètres à parcourir pour retourner à nos voitures. Personne n’avait vraiment le goût de pédaler, mais cela a été finalement salutaire. Ça nous a permis d’éloigner les démons. Nous avons roulé ainsi sans hâte, sous le soleil, les sens en éveil. Je sentais la vie couler en moi à chaque respiration. Chaque coup de pédale était comme une plongée dans un lac lors d’un après-midi trop chaud. Ce fut pour moi la plus belle randonnée de vélo de l’été.

Nous avons appris hier le décès de F. Il a dû subir une opération à son arrivée à l’hôpital, mais il n’a jamais repris connaissance. Les dommages au cerveau étaient trop importants. Il avait 56 ans. Certains seront tentés de se consoler en disant qu’il est mort en faisant ce qu’il aimait le plus. Je n'aime pas ce raccourci un peu facile. Ça court-circuite l'émotion. Je ne sais même pas si le vélo était l'activité favorite de F., d'abord. 

Et puis, personne ne mérite de mourir aussi injustement, même en faisant ce qu’il aime. Je déteste l’idée de partir un beau matin, d’embrasser ma blonde et mes enfants en leur disant « à ce soir, je m’en vais m’amuser à faire du vélo », et de ne jamais revenir.

C’est moche d’atteindre le bout de la route de cette façon.