samedi 11 juin 2016

Juste part

Une démonstration fouillée et étoffée de ce que l'on sait depuis toujours. Il faudra que les grands médias fassent leur travail et en parlent. On en a assez du discours sans fondement relayé partout qui laisse entendre que les cyclistes ne payent pas leur juste part!

(source: le blogue unzoileavelo.ca)

http://www.unzoileavelo.ca/index.php?post/2016/06/03/De-la-prodigalit%C3%A9-des-automobilistes-%3A-comparaison-des-co%C3%BBts-r%C3%A9els-associ%C3%A9s-%C3%A0-l-automobile-et-au-v%C3%A9lo-en-un-tableau



tableau_couts_resume.png

jeudi 5 mai 2016

Alexandre, Sylvie, Ève et les autres...

« C’est une journée magnifique. Pourquoi es-tu parti? »

 Elles ont été installées là à la fin de l’été dernier, je dirais. L’hiver a été rude et il est difficile de lire ce qui est écrit sur certaines d’entre elles. Peut-être ne seront-elles plus là avant la fin de l’année.

Il s’agit de bandelettes de papier. Elles sont attachées aux barreaux de la clôture anti-suicide du côté ouest du pont. Ballottées par le vent, elles portent des messages manuscrits qui s’adressent à Alex.

« La vie est maladroite. Tu vas nous manquer. »

J’ai dû les croiser des dizaines de fois avant de m’arrêter et d’y jeter un coup d’œil. Je ne sais pas qui est Alex, mais il devait être très aimé pour qu’on prenne la peine de lui faire ces témoignages. Lorsqu’une personne quitte ce monde, on sent souvent qu’on n’a pas eu l’occasion de lui dire l’essentiel. Lorsque cette personne quitte volontairement, c’est un cri qui résonne comme une sirène. Soit on l’endure comme le prix à payer pour s’être tu, ou pour ne pas avoir su écouter, soit on accepte de s’ouvrir. L’humilité nous apaise.

« Tu me manque Alexandre. Pascale xxx. »

*

C’était à l’été 1998. Nous venions de déménager à Longueuil et je travaillais toujours à Montréal. Nous n’avions pas de voiture et je traversais le pont tous les jours à vélo. Il n’y avait pas de piste cyclable et les trottoirs étaient étroits. Les barrières anti-suicide qui nous sont rapidement devenues familières n’existaient pas.

Je dévalais la dernière descente vers Montréal, en ce beau matin d’août. Je l’ai aperçue du coin de l’œil et je n’ai réalisé que plus loin. J’ai mis pied à terre, pas tout-à-fait encore conscient de ce que je faisais, mais convaincu qu’il y avait quelque chose à faire. Et comme j’étais le seul présent, c’était à moi de le faire.

J’ai laissé mon vélo contre la barrière et j’ai marché. Je me suis approché doucement, en essayant de paraître calme, mais mon cœur bondissait dans ma poitrine et mes jambes tremblaient comme si je venais de courir un marathon.

-Salut. Comment t’appelles-tu?

-Sylvie, dit-elle sans se retourner. Elle fixait les eaux du fleuve, en bas.

Elle se tenait debout sur un petit bout de corniche que faisait le trottoir, de l’autre côté de la barrière, juste au-dessus du vide. Elle était blonde, portait un jeans et un coton ouaté blanc, je pense. Je ne voyais pas bien son visage. Elle s’agrippait à la barrière, et tout ce que je pouvais remarquer, c’est à quel point ses doigts étaient minces et paraissaient fragiles.

-Qu’est-ce que tu fais, Sylvie?

-Je m’en vais rejoindre mon père et ma sœur, dit-elle en pointant le menton vers le bas.

Je ne suis pas doué pour la conversation, mais ce matin-là, il fallait que je trouve quelque chose à dire. Pensant que le mieux, c’était d’attirer son attention, j’ai meublé du mieux que j'ai pu. J’ai essayé de la faire parler d’elle, de sa famille, de la convaincre que des gens l’aimaient, tenaient à elle. J’entrecoupais de commentaires insignifiants sur la température et la beauté du paysage. J’avais peur d’en faire trop ou pas assez, et d’évoquer quelque chose qui la ferait mal réagir…

Je m’étais approché et je lui avais demandé si je pouvais lui tenir la main. Je savais que je ne pourrais pas la retenir, mais je voulais la rassurer. J’avais le mince espoir que le contact de la main d’un étranger pouvait peut-être la tenir raccrochée à la réalité.

Du coin de l’œil j’ai vu une voiture de police d’arrêter un peu plus loin, de sorte que Sylvie ne pouvait pas l’apercevoir. Un policier en est sorti et a enjambé la balustrade (et le vide!) qui sépare la chaussée du trottoir. Je me suis dit que ces types sont parfois des héros. Il m’a fait signe de loin, me demandant en silence d’agripper Sylvie fermement par la taille. J’ai compris son intention.

-Sylvie, on va t’aider, dis-je en glissant mon bras autour d’elle, à travers les barreaux. Je voulais qu’elle sache que je ne la trahissais pas. Elle s’est mise à se débattre mais je la maintenais du plus fort que je pouvais. Le policier est arrivé à mes côtés et l’a prise par les épaules. À deux, nous l’avons hissée par-dessus la barrière. Elle était si légère...

Elle s’est ensuite laissé faire, et nous l’avons reconduite à la voiture de police qui attendait plus bas.

Je n’ai jamais su ce que Sylvie est devenue. Lorsque j’ai demandé aux policiers, quelques jours plus tard, ils pouvaient seulement me dire qu’elle avait été conduite à l’hôpital et qu’elle était ressortie le lendemain…

J’espère que mes paroles, même maladroites, l’auront apaisée…

*

« On va s’occuper de ta famille Alex. Repose en paix. »

-Mai 2016



Le 5 mai, au Lion d'or,  aura lieu le Concert pour la Vie, organisé en hommage à la chanteuse Ève Cournoyer. Les profits de la soirée seront versés à l'Association québécoise de prévention du suicide.

https://www.facebook.com/events/974304309326957/


lundi 22 février 2016

La traversée.

Pont :

- N. m. Ouvrage par lequel une voie de circulation, un aqueduc, une conduite franchit un cours d'eau, un bras de mer, une dépression ou une voie de circulation.
- Symbole d'une relation, d'un lien, d'une négociation possible entre deux personnes, deux groupes, etc. : Couper les ponts.

-Dictionnaire Le Larousse


Tous les pères aiment leurs enfants. Même ceux qui sont incapables, parfois, de s’aimer eux-mêmes. Au point de traverser tout un pays et un pont pour les retrouver.

Un bel après-midi d’été. Un trésor d’après-midi, doux, chatoyant, qui caresse la peau et dont les couleurs vous font remercier la vie.

Le type de journée où vous vous dites : « Allons à La Ronde »…

Avec un ami, nous accompagnions nos filles à La Ronde, donc. Elles, inséparables depuis la garderie, marchant main dans la main, suivies des deux papas qui causaient en admirant le ciel magnifique de cet après-midi d’été. Le tableau était charmant, et le paysage qui s’offrait à nous avait tout de spectaculaire, comme toujours, vu du trottoir du pont Jacques-Cartier.

Car oui, nous avions décidé de nous rendre à La Ronde à pied. Une promenade, une affaire d’à peine 30 minutes! Probablement une idée venant de moi…

Nos puces n’avaient pas 10 ans et, bien qu’impressionnées par l’expérience, elles avançaient devant comme des grandes, gambadant et riant.

Plus loin, sur le trottoir du pont, se tenait un homme seul. Il avançait, en réalité, mais tellement lentement que nous allions le rattraper dans peu de temps. Il portait un gros sac polochon.

Mon ami et moi rattrapâmes les filles pour être près d’elles au moment où nous passions près de l’homme. Il n’était pas très grand, portait une chemise sale et une casquette, et il se traînait littéralement les pieds. Les filles se retournèrent pour le dévisager, mais il ne sembla pas leur porter attention.

Nous nous étions mis à la file pour le dépasser et je fermais la marche.

— Hey sir! 

Je me retournai. L’homme me regardait. Un sourire las s’affichait sur son visage et il plissait les yeux pour se protéger du soleil.

— Sir, can you help me? 

J’étais certain qu’il allait me demander de l’argent. On voyait de plus en plus d’Autochtones en ville, depuis quelques années, et ils semblaient toujours aux prises avec des problèmes d’itinérance. Je fis non de la tête et me retournai pour poursuivre mon chemin. Les autres étaient en train de prendre de l’avance.

— Sir, can you help me find my way to Montreal? 

La déférence dans sa voix ressemblait à une supplication. Ça me mit mal à l'aise. Si je devais avoir une conversation avec cet homme, je voulais être son égal. Et je voulais qu’il le sache.

Je ralentis et me retournai vers lui. Je le laissai me rattraper.

— What do you mean, dis-je. « You are in Montreal ». Je fis signe en direction de la ville en face de nous. « This IS Montreal ».

— I need to go to Montreal, sir. I have to find someone there. 

J’étais un peu décontenancé. « It’s a big city. Where are you from? »

Il me raconta alors qu’il arrivait du nord du Labrador, qu’il était Inuit et qu’il voyageait depuis deux mois. « I’m here to find my daughter ».

Il jeta un regard en direction des filles qui étaient maintenant rendues loin devant nous. « This your daughter? » Son sourire et le ton de sa voix trahissaient une douleur.

— Yes. Where’s your daughter, sir? 

Il mit longtemps à me répondre, comme s’il était plongé dans ses pensées. « They took her away from me. They took my children. My daughter is here, I need to find her and bring her home with me. »

De ses quelques mots, je rassemblai sans trop de peine les morceaux de son récit. On lui avait enlevé ses enfants d’une quelconque façon il y a bien longtemps. Après des années de lutte contre ses démons, sans doute, mû par un mince espoir, il s’était mis en route en suivant une trace qui n’en était peut-être même pas une.

Je me surpris à avoir peur pour lui. Peur qu’il soit à la poursuite d’un fantôme, peur qu’il soit sur une mauvaise piste, peur qu’il ait perdu sa fille, ses enfants, pour de bon. Je ne voulais pas aller jusqu’à me mettre à sa place, mais j’éprouvais de l’empathie pour cet homme et je partagais son désespoir.

Je ne pouvais évidemment rien lui dire de tout cela. Son mirage lui avait permis de traverser la moitié d’un continent, après tout, et il fallait qu’il aille jusqu’au bout, qu'il traverse ce pont. Et puis, que savais-je vraiment de son histoire, à part son évidente douleur.

Je lui ai donné un billet de vingt dollars en lui souhaitant bonne chance et j’ai pressé le pas pour rejoindre les autres.

Nous arrivions à La Ronde, les filles sautillaient d’impatience. J’avais acheté ma bonne conscience, la journée s’annonçait excellente. Là-haut, sur le pont, la petite silhouette d’un homme avançait péniblement vers la ville.