lundi 22 février 2016

La traversée.

Pont :

- N. m. Ouvrage par lequel une voie de circulation, un aqueduc, une conduite franchit un cours d'eau, un bras de mer, une dépression ou une voie de circulation.
- Symbole d'une relation, d'un lien, d'une négociation possible entre deux personnes, deux groupes, etc. : Couper les ponts.

-Dictionnaire Le Larousse


Tous les pères aiment leurs enfants. Même ceux qui sont incapables, parfois, de s’aimer eux-mêmes. Au point de traverser tout un pays et un pont pour les retrouver.

Un bel après-midi d’été. Un trésor d’après-midi, doux, chatoyant, qui caresse la peau et dont les couleurs vous font remercier la vie.

Le type de journée où vous vous dites : « Allons à La Ronde »…

Avec un ami, nous accompagnions nos filles à La Ronde, donc. Elles, inséparables depuis la garderie, marchant main dans la main, suivies des deux papas qui causaient en admirant le ciel magnifique de cet après-midi d’été. Le tableau était charmant, et le paysage qui s’offrait à nous avait tout de spectaculaire, comme toujours, vu du trottoir du pont Jacques-Cartier.

Car oui, nous avions décidé de nous rendre à La Ronde à pied. Une promenade, une affaire d’à peine 30 minutes! Probablement une idée venant de moi…

Nos puces n’avaient pas 10 ans et, bien qu’impressionnées par l’expérience, elles avançaient devant comme des grandes, gambadant et riant.

Plus loin, sur le trottoir du pont, se tenait un homme seul. Il avançait, en réalité, mais tellement lentement que nous allions le rattraper dans peu de temps. Il portait un gros sac polochon.

Mon ami et moi rattrapâmes les filles pour être près d’elles au moment où nous passions près de l’homme. Il n’était pas très grand, portait une chemise sale et une casquette, et il se traînait littéralement les pieds. Les filles se retournèrent pour le dévisager, mais il ne sembla pas leur porter attention.

Nous nous étions mis à la file pour le dépasser et je fermais la marche.

— Hey sir! 

Je me retournai. L’homme me regardait. Un sourire las s’affichait sur son visage et il plissait les yeux pour se protéger du soleil.

— Sir, can you help me? 

J’étais certain qu’il allait me demander de l’argent. On voyait de plus en plus d’Autochtones en ville, depuis quelques années, et ils semblaient toujours aux prises avec des problèmes d’itinérance. Je fis non de la tête et me retournai pour poursuivre mon chemin. Les autres étaient en train de prendre de l’avance.

— Sir, can you help me find my way to Montreal? 

La déférence dans sa voix ressemblait à une supplication. Ça me mit mal à l'aise. Si je devais avoir une conversation avec cet homme, je voulais être son égal. Et je voulais qu’il le sache.

Je ralentis et me retournai vers lui. Je le laissai me rattraper.

— What do you mean, dis-je. « You are in Montreal ». Je fis signe en direction de la ville en face de nous. « This IS Montreal ».

— I need to go to Montreal, sir. I have to find someone there. 

J’étais un peu décontenancé. « It’s a big city. Where are you from? »

Il me raconta alors qu’il arrivait du nord du Labrador, qu’il était Inuit et qu’il voyageait depuis deux mois. « I’m here to find my daughter ».

Il jeta un regard en direction des filles qui étaient maintenant rendues loin devant nous. « This your daughter? » Son sourire et le ton de sa voix trahissaient une douleur.

— Yes. Where’s your daughter, sir? 

Il mit longtemps à me répondre, comme s’il était plongé dans ses pensées. « They took her away from me. They took my children. My daughter is here, I need to find her and bring her home with me. »

De ses quelques mots, je rassemblai sans trop de peine les morceaux de son récit. On lui avait enlevé ses enfants d’une quelconque façon il y a bien longtemps. Après des années de lutte contre ses démons, sans doute, mû par un mince espoir, il s’était mis en route en suivant une trace qui n’en était peut-être même pas une.

Je me surpris à avoir peur pour lui. Peur qu’il soit à la poursuite d’un fantôme, peur qu’il soit sur une mauvaise piste, peur qu’il ait perdu sa fille, ses enfants, pour de bon. Je ne voulais pas aller jusqu’à me mettre à sa place, mais j’éprouvais de l’empathie pour cet homme et je partagais son désespoir.

Je ne pouvais évidemment rien lui dire de tout cela. Son mirage lui avait permis de traverser la moitié d’un continent, après tout, et il fallait qu’il aille jusqu’au bout, qu'il traverse ce pont. Et puis, que savais-je vraiment de son histoire, à part son évidente douleur.

Je lui ai donné un billet de vingt dollars en lui souhaitant bonne chance et j’ai pressé le pas pour rejoindre les autres.

Nous arrivions à La Ronde, les filles sautillaient d’impatience. J’avais acheté ma bonne conscience, la journée s’annonçait excellente. Là-haut, sur le pont, la petite silhouette d’un homme avançait péniblement vers la ville.