jeudi 9 novembre 2023

Nul n'est une île




(ENGLISH FOLLOWS)


Les voyages, on le sait, offrent des occasions de rencontres. Celui-ci, bien plus que je ne m'y attendais.

Le thème de l'île me revient encore une fois, et je trouve qu'il est particulièrement pertinent. En fait, si on s'y attarde, on se rend compte qu'il s'agit d'une belle analogie de la condition humaine. "Nul n'est une île" (titre original: No man is an island) est un livre du moine américain (né en France) Thomas Merton, paru en 1955. " Nul n'est une île, en soi suffisante. Tout homme est une parcelle de continent, une partie du tout". Ce titre et plusieurs citations de ce livre me reviennent périodiquement à l’esprit depuis que je l’ai lu il y a plus de quarante ans. Personne ne pourra jamais prétendre se suffire à lui-même. Chacun dépend des autres, de la collectivité, autant s'y faire et y participer de bon cœur. Depuis le début de ce voyage, j’y pense constamment, au fil des jours.

Adolescent et jeune adulte, j’étais renfermé, reclus, asocial. C’est le cas de beaucoup de jeunes. Puis, avec les années, j’ai lentement compris que ce que j’avais, ce que j’étais, je le devais à d’autres humains. Rien de ce que j’avais acquis ou réalisé n’aurait pu se faire sans la présence de certaines personnes dans ma vie à certains moments. Peut-être que c’est une des motivations qui m’ont poussé à entreprendre ce voyage. J’ai maintenant le sentiment d’appartenir au monde et d’avoir le droit d’aller à sa rencontre. 

Admettons donc que les voyages soient propices aux rencontres. Cela a tellement été dit qu’on n’oserait pas le mettre en doute. Mais si on y regarde de plus près, les occasions de rencontres ne sont pas plus nombreuses ni plus faciles que dans la vie routinière et sédentaire à laquelle nous nous soumettons. Le simple fait de franchir la porte de la maison ne suffit pas à nous transformer ainsi. Nous restons dans une large part fidèle à notre nature profonde. Le bout-en-train désire toujours se faire des amis et le timide reste aussi réservé. 

Certaines personnes - j'en vois fréquemment - voyagent tout en restant bien ancrées dans leur bulle. Ce n'est pas un phénomène nouveau, qu'on pourrait croire nourri par la culture numérique. Dans les années 1980, j'avais observé le même phénomène. Quand je disais que le voyage est un microcosme de la condition humaine…

D'un autre côté, on a ceux qui parlent à tout le monde, qui se mêlent de toutes les conversations. Ceux-là sont des accélérateurs sociaux, des catalyseurs de rapprochements. Ils peuvent en agacer quelques-uns, mais ce sont eux qui vont souvent être à l'origine de grandes discussions auxquelles chacun se sent invité et qui perdurent tard dans la soirée. 

Quelque soit notre nature, le fait d'être dans un élément étranger nous rend plus perméable, voire vulnérable - d'où le besoin de se protéger qu'éprouvent certains. Mais on peut choisir une autre voie, celle de l'ouverture. On découvre alors que ce qui s'ouvre à soi n'est pas si désagréable, et ça devient de plus en plus facile. Chaque occasion de changement nous permet de grandir, c'est assuré. 

Dès qu’on laisse la porte entr’ouverte, tout s'enchaîne. Il suffit d’un sourire, d’un geste d’appréciation. Les autres viennent vers nous. Ils sont curieux, veulent savoir ce qu'on fait, d'où on vient. Certains offrent de l'aide, des conseils. Si on s'avance soi-même, qu'on demande notre direction par exemple, c'est encore mieux.

Je disais que je suis plutôt réservé de nature. Je ne vais pas aborder les autres de façon spontanée. Je pensais donc, en entreprenant ce voyage, que les rencontres allaient être difficiles et laborieuses, que j'allais devoir constamment aller au-delà de moi-même pour rejoindre les autres. Ce n'est pas du tout le cas, et c'est pourquoi je dis que ce voyage va au-delà de mes attentes. On m'aborde plus souvent que l'inverse, et lorsque je le fais, c'est facile et presque naturel. Évidemment je suis un touriste et cela paraît. Ma relation avec les autres est un a priori. Je profite donc de cet avantage. Et je découvre que beaucoup de gens désirent aider et accueillir. 

Par ailleurs, j'ai souvent fait appel à des hôtes du réseau de partage Warmshowers, qui met en relation les cyclistes qui voyagent et ceux qui désirent les accueillir. Ce type d'accueil, entièrement gratuit et basé sur la générosité et l'échange d'intérêts, est totalement différent de ce qu'on peut attendre d'un aubergiste ou d'un établissement commercial. De ces approches, j'ai gardé de nombreux contacts qui m'ont enrichi.



Au bout du voyage, il restera entre autres ceci: les rencontres qui m’auront transformé un peu, les personnes dont je conserverai le souvenir, de nouvelles amitiés. Surtout, j’aurai gagné une confiance et un respect envers les humains qui m’ont fait beaucoup défaut ces dernières années.




No Man is an Island.


Travel offers excellent opportunities to meet others. And on his trip, even more so than I expected.

The island theme keeps haunting me, it seems, but I find it especially relevant. It offers a good metaphor on the condition of human life. “No Man is an Island”, by the American Trappist monk and author Thomas Merton, was published in 1955. 


-”No man is an island, entire of itself; every man is a piece of the continent, a part of the main”.


The title of this book, which I kept as a bedside reading several years ago, keeps coming back into my thoughts, even after more than forty years. No one can really pretends being self-sufficient. We each depend on others, whether we like it or not. Better make the most of it. From day one of this trip, this thought was ever present on my mind.

In my teen years, I was the typical reclusive and unhappy outcast. It took me several years, decades of love, friendships, parenting, losses, hardships and joys to finally understand what I was owing to society, to communities, to groups, whether I had chosen to be part or not. I must say that I had one thing playing for me: a tremendous curiosity and an inclination to say yes to new experiences that balanced well, in times, my natural cautiousness. Having realized that I, while being unique, had been shaped by my relation to the world, after all, I felt that I belonged in it and was welcomed to go out and embrace it. Hence this trip, which could be qualified as a rebirth.

So let’s admit that traveling creates opportunities for meeting people. It’s a consensus that’s widely accepted, without a doubt. But if we look at how meetings occur, those opportunities are not, in fact, multiplied by the mere fact of being on the road, away from the constraints of daily humdrum. Stepping out does not make us different. We generally stay true to our nature. The outgoing still stands out and the timid remains discreet.

Some - the most part, I’d say - travel while staying deeply in their bubble. It’s nothing new and has not to do with the digital world we live in. It struck me when I began traveling, in the early 1980’s. Travel IS a microcosm of society…

On the other hand, there's the ever sociable, who talks to everyone, of whom everybody wants to befriend. Those are real catalysts, and social interactions occur often because they make everybody at ease. Barriers fall off.

Maybe it’s the keyword: barriers. Each and everyone has its own set of protections. It’s a standard, natural and necessary occurrence of social life. But it seems to me that they are more easily removed when we travel. It’s as if we had already shifted to a more open, if not to say vulnerable, state of mind when stepping into strange land. Some are understandably more reluctant to let go, it can be intimidating and the self protection reflexes can kick in strongly. But if we decide to leave a crack in the door, it rapidly widens and everything becomes easy. Nothing poses a real danger, and the outcomes are much more positive than anticipated. 

It takes as little as a smile, a gesture of acknowledgement, and people come to us. They are curious, they offer encouragements, advice. They ask where we’re from, where we're going next. They’re admirative. 

As I said before, I’m not the outgoing type. I don’t talk to others spontaneously. Because of that trait, I was apprehensive. I thought it would be a struggle to talk to people. On the contrary, I quickly realized it to be much easier than I had anticipated. I have strangers approaching me more often than the opposite, and when I do, it becomes almost natural to me. Of course, being obviously a tourist has its advantages. 



I also met a good bunch of people as hosts of the Warmshowers community. It exists to put in relation cyclists who travel and those who wish to host them. It’s entirely free and based on good will, so the ones you meet are generally open, curious and good natured. It’s completely different from the relationship you’d have through a commercial accommodation, and I have made good contacts and a few friends through that network.

At the end of this trip, the main outcome will be this: meetings that will make me a better person, memories, friendships. More importantly, a new respect and confidence towards humans. That can be sparse these times.