« J'espère que sa mort fera enfin bouger les
choses, qu'il n'y ait pas d'autres victimes. »
On vit une époque trouble. Je ne vous apprendrai
rien. Tout change, se transforme, bouge. Plus rien n’est comme avant, les
repères tombent, les normes n’existent plus. Nos certitudes n’en sont plus,
notre confiance est ébranlée, nos valeurs foutent le camp.
Voilà, le mot est lâché.
Valeurs. Ce mot a tellement été galvaudé ces
derniers mois qu’il a causé la chute d’un gouvernement. Pourtant, ce n’est pas
cet aspect qui m’intéresse. De toute façon, peut-on vraiment considérer que des
normes sociales qui datent de 40 ans tout au plus sont des valeurs inébranlables?
Ah! Ce n’est pas que la notion de valeur qui me
préoccupe soit universelle ni éternelle, loin de là. Il s’agit de la valeur des
choses, en particulier des choses vivantes, qui est, elle aussi, aléatoire et
bafouée de telles façons qu’on se demande ce qu’il reste encore d’humanité dans
le monde.
D’abord, comment définir ce qui a de la valeur? Et
d’abord, qu’est-ce que la valeur? Est-ce simplement la mesure de l’équivalence
d’un objet au moment de l’échange? Est-ce le prix qu’on peut s’attendre à payer
selon une série de facteurs variables? Est-ce une convention que l’on s’accorde
en tant que société?
Qu’en est-il des êtres vivants, des humains? Comment
définir une valeur pour ce qui est par nature mouvant et changeant? Peut-on
seulement parler de valeur pour « tout ce qui souffre et se bat »?
Bien sûr que oui. Oui à toutes ces questions. Des
questions qu’il n’y a même pas lieu de se poser. L’être humain, créature et
créateur imposé sur cette planète, a depuis longtemps répondu oui : oui
tout s’échange; oui, tout à un prix, donc une valeur; oui, l’être vivant est
une marchandise comme une autre; oui, la force de travail est monnayable.
Les êtres vivants, humains ou autres sont donc des
produits. Fin de la discussion.
Oui, mais… tout change! Si hier ma valeur était de
X, quelle est-elle aujourd’hui?
Comment savoir ce que je vaux?
Je ne sais pas ce que je vaux vraiment, mais une
chose est sûre, je ne vaux certainement pas plus que je valais. Tout change,
mais ce qui ne change pas, c’est que la valeur est une donnée qui est en
baisse. Ou variable. C’est pour cela que je me sens dévalorisé…
Je vaux X-n.
Je vaux X-n.
***
Il en va de même de la vie de tous les êtres. Leur
valeur est variable. La vie d’un enfant vaut plus que celle d’un adulte
(entendre par là qu’un enfant est plus précieux qu’un adulte). Celle d’une mère
de famille, supérieure à celle d’un itinérant. Celle d’un cycliste ou d’un
piéton, pas grand-chose, parfois…
La mort tragique de Mathilde Blais a causé une
énorme onde de choc. Pourtant, année après année, cyclistes et piétons meurent
sous les roues de l’automobile à Montréal et ailleurs au Québec et cela semble
une fatalité. On s’en émeut un moment, et la nouvelle prend le chemin des
autres faits divers. Que s’est-il passé pour que tout à coup, le décès de
Mathilde suscite autant de commentaires, d’émotions, de déclarations, de prises
de position?
Est-ce que la vie de Mathilde valait plus que
celle des autres cyclistes morts ces dernières années? Est-ce la marque d’un
ras-le-bol généralisé, d’un refus d’accepter ces décès comme étant inévitables?
Est-ce un effet d’entraînement dû à la série noire qui a suivi ce fatidique 28
avril?
Certains ont été jusqu’à dire que cet accident
représente une opportunité. Que le Code de la Sécurité routière va enfin être
révisé pour refléter la place qu’occupe aujourd’hui le vélo comme mode de
transport. Que les décideurs politiques vont enfin bouger et repenser la place
de l’automobile.
Bravo! C’est vrai qu’on attendait ce type de
décisions depuis longtemps. Mais pourquoi a-t-il fallu — une fois de
plus — qu’un décès de trop survienne pour que les choses changent?
Dans les jours qui ont suivi le décès de sa fille,
la mère de Mathilde a déclaré : « J'espère que sa mort fera enfin bouger les
choses, qu'il n'y ait pas d'autres victimes. »
Ce que j’espère de tout cœur, c’est ce que je
redoute depuis toujours : qu’une mère, un père, un ami n’ait jamais à
prononcer ces paroles, madame.