Hier, Radio-Canada titrait : « Des
contraventions salées à une quinzaine de cyclistes ».
On y apprend que vendredi dernier, lors de
la « masse critique » qui se tient mensuellement au centre-ville de
Montréal, la police a décidé de frapper et de gratifier les participants d'une
amende pouvant atteindre 500 $ pour « entrave à la circulation »...
Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore
le mouvement, une masse critique est une manifestation silencieuse et pacifique
visant à regrouper un maximum de cyclistes au même endroit de façon à assurer
la visibilité de ce moyen de transport et à faire prendre conscience aux
automobilistes qu'ils doivent « partager la route ». Le mouvement est
né à San Francisco en 1992 et se tient le dernier vendredi de chaque mois dans
des centaines de villes à travers le monde.
Ce n'est pas la première fois que la
police arrête ou menace des participants lors de masses critiques. C'est arrivé
des dizaines de fois, surtout durant les premières années. Les automobilistes
n'aiment pas ces obstructions et s'en plaignent. Les policiers sont parfois
prompts à intervenir.
Mais à Montréal, l'intervention de
vendredi semble faire partie d'un ensemble de mesures visant à remettre les
cyclistes à leur place. On parle de moyens de sensibilisation visant à
augmenter la sécurité routière. Les cyclistes ont plutôt l'impression de faire
les frais d’un harcèlement systématique doublé d'une campagne médiatique
orchestrée de manière à présenter les cyclistes comme une des délinquants dont
le comportement met l'ensemble de la population en danger. Pour couronner le
tout, ils sont arrogants, ne respectent rien et « ne payent même pas
d'immatriculation »!
Il n'y a qu'à lire les commentaires à la suite
de nouvelles rapportant tel ou tel incident impliquant un cycliste pour se
rendre compte le peuple ne nous porte pas dans son cœur. Peu importe que le
pauvre y ait laissé sa vie.
Pourquoi cela? Surtout, comment en
sommes-nous arrivés là? Parce que, entre vous et moi, croît-on vraiment que les
accrochages entre cyclistes et « les autres » (automobilistes,
piétons), soient systématiquement causés par celui qui, insouciant ou pas, se
déplace sur deux roues? Qu’ils se déplacent en bandes armées et menacent
sciemment les citoyens? Que le cycliste moyen n'a d'autre but que de mettre sa
vie en danger, et ce, au mépris du fragile équilibre de notre système de santé
et de nos finances publiques?
Cela dit, je n'irai pas jusqu'à prétendre
que le phénomène est unique à Montréal et au Québec. Des interventions
policières musclées à l'encontre de groupes de cyclistes, lors de masses
critiques par exemple, ont eu lieu par le passé ailleurs en Amérique du Nord. Des
agressions de la part d'automobilistes, il y en a tous les jours de par le
monde et, parfois, des cyclistes y laissent leur peau. Pour celui ou celle qui
utilise le vélo comme moyen de transport, le mépris, l'impatience et
l'indifférence se vivent quotidiennement, à tous les coins de rue.
Dans les médias, dans l'opinion publique,
dans l'esprit des policiers et dans la perception des autorités, semble-t-il,
les cyclistes sont les seuls artisans de leur malheur et doivent être tenus responsables
de ce qui leur arrive. Et on finit par croire que tout ce qui nuit, ralentit ou
entrave la circulation de la sacro-sainte automobile doit être tassé, éliminé.
Surtout s'il possède deux roues.
Dans ce débat, on en est arrivé à évacuer
totalement les notions élémentaires qui ont présidé à l'élaboration des Codes
de la route, tels le respect du plus vulnérable, la prudence élémentaire, la
protection de la vie humaine, la priorité du droit de passage. En Europe, ces
principes ont même conduit à la création d'un outil mieux adapté à cohabitation
en ville: le
Code de la rue.
Malheureusement, dans notre société
nord-américaine, déchirée entre libertés individuelles et droits collectifs,
ces considérations ne font plus partie du débat, parce qu'on a réussi à
diaboliser les victimes.
Les morts ont toujours tort.