J’enfile mes gants de ski de fond. Y’a pas à dire, ça prend cela,
ce matin. Je regarde rarement les thermomètres, mais il doit faire pas loin de moins
beaucoup. J’ajuste mon casque, mes lunettes – il ne faut pas avoir froid aux yeux.
J’ouvre la clôture, j’enfourche le grand noir. Un seul coup de pédale suffit
pour sortir de la cour, heureusement, parce que le cœur n’y est pas trop.
Le départ du matin demande toujours un effort. Peu importe qu’il
fasse chaud ou froid, que le vent souffle ou que le soleil brille. C’est
peut-être simplement dû au fait de partir pour le travail. Mais ça ne durera pas. Cinq minutes plus tard, une fois franchi
le petit faux plat qui monte jusqu’au boulevard Ste-Foy, les jambes ont pris le
rythme, l’esprit s’est désembué et le cœur, ayant oublié sa paresse passagère,
s’active, travaille vaillamment pour alimenter ces muscles encore endoloris,
ces sens qui doivent être attentifs au déferlement de signaux qui les
bombardent, ce cerveau qui capte, repère, analyse, décide et commande mille
fois par seconde, et tout cela, dans un froid qui rend tout plus laborieux,
plus lent, plus lourd. Aujourd’hui je n’ai que quelques flaques gelées à me
mettre sous les pneus, mais la neige ne saurait tarder.
J’habite les confins du Vieux-Longueuil, près du pont
Jacques-Cartier. Je travaille à l’autre bout de Saint-Hubert, aux limites de
Saint-Bruno. Matin et soir, je traverse ainsi Longueuil du nord au sud et
d’ouest en est, et inversement. Je connais tous les chemins, j’ai essayé tous
les trajets, cyclables ou pas. J’ai fini par en apprécier certains plus que
d’autres, et, traçant ma route de rues en boulevards, de pistes en parcs et de
chemins en carrefours, je me suis fait un parcours qui me convient. Pas parce
qu’il est le plus agréable, ou le plus sûr, ou le plus beau. Simplement parce
qu’il est le plus court.
Ce n’est pas non plus le plus rapide. Le plus rapide voudrait dire
risquer ma vie. Le plus court me permet de me rendre au travail – je fais du
vélo utilitaire, ne l’oublions pas – relativement rapidement, mais sans me
mettre en danger inutilement. J’ai entendu l’autre jour une formule qui m’a
fait sourire et que j’applique assidûment : je ne cours pas après le
trouble, car le trouble ne court pas très vite et on finit toujours par le
rattraper.
De toute façon, le danger guette à tous les coins de rue.
Littéralement. Tiens, j’arrive à la hauteur de Gérard-Filion, une grosse
polyvalente. C’est l’heure du début des classes. La piste cyclable dans
laquelle je roule ne me protège en rien. Le flot de véhicules qui avance à pas
de tortue à ma gauche et que je dépasse sans effort fourmille de pièges, de guet-apens
qui n’attendent qu’une fraction de seconde d’inattention de ma part. Je sais
qu’ils vont tous, tôt ou tard, le plus souvent sans prévenir, me couper le
chemin pour déposer leurs passagers. Si je me trouve à leur hauteur à ce
moment-là, je suis coincé.
C’est ici, moins de 10 minutes après mon départ de la maison, que
j’ai besoin de tous mes sens, de toute mon attention, de toute ma vivacité, si
je veux poursuivre ma route.
Ça y est, je suis passé. La tension baisse d’un cran.
Sérieusement, je me demande parfois ce qui me permet de passer ici sans
encombre. Un subtil mélange de prudence, de vitesse contrôlée, de bons
réflexes, d’intuition et d’expérience, sans doute. Avec, pour faire bonne
mesure, une sacrée dose de confiance un peu aveugle sans laquelle je n’oserais
plus faire de vélo.
Pourtant je me demande souvent : pourquoi? Pourquoi subir ce
stress, cette peur sourde? Je ne suis pas à la recherche du rush d’adrénaline. Ça ne me plaît pas particulièrement.
Je sais que je suis invisible et que si je me fais écraser par un camion, je ne
serai qu’un fait divers dans le journal.
La petite rue résidentielle qui suit me permet de rouler en son
centre, de tout voir tout en me rendant bien visible. J’aime mieux cela. Mais
ça ne dure pas. J’arrive en vue d’un Tim Horton. Ici aussi, le risque est
sournois. À cette heure du matin, les automobilistes en manque arrivent de
partout et tournent brusquement pour entrer ou sortir de la file du drive-in.
Just
don’t DRIVE INto me, ok?
J’arrive à ma partie préférée du trajet. Mon bonbon, mon havre,
mon café du matin à moi. Mais avant, traverser le boulevard Jacques-Cartier. Je
suis sur une piste cyclable, il y a un feu pour piétons sur demande, rien de
bien dangereux, vous me direz. Tss-tss... De tout ce parcours que j’arpente
depuis huit ans, c’est l’endroit où j’ai le plus souvent risqué de perdre la
vie.
Les automobilistes qui roulent sur ce boulevard arrivent de loin.
Ils ont eu le temps de prendre de la vitesse (« 50 km/h? Où ça? »).
Ils ne veulent surtout pas être pris au piège d’un feu rouge à cette
intersection. Alors ils appuient sur le champignon. Et si le feu vire au jaune,
ils l’écrasent encore plus. Le cycliste (ou le piéton) qui aura eu le malheur
de commencer à traverser dès que son feu tombe au vert risque gros. Il m’est
même arrivé, pendant que je traversais, qu’une voiture brûle un feu depuis
longtemps passé au rouge et frôle ma roue
arrière...
Devant moi, enfin le répit. Trois kilomètres de piste cyclable en
poussière de roche à travers un petit boisé bucolique à souhait. Je n’y croise
que quelques marcheurs, de moins en moins nombreux à mesure que l’automne
avance. Au passage, je les salue poliment. Ce sont des alliés. Je veux leur
présenter une image positive du cycliste, même si celui-ci est pressé de se
rendre au travail.
Le stress tombe et mon cerveau se met en état de détente. Ici,
j’ai vu un renard, un soir. Là-bas, je fais parfois fuir des lièvres. Un jour,
j’ai même aperçu un cerf!
Mes pensées vagabondent et je refais le monde. Enfin, je refais la
ville, je crée des aménagements pour cyclistes, je punis les automobilistes délinquants,
je nargue les ennemis de la bicyclette. Je réécris mentalement cette lettre que
je remets sans cesse à plus tard...
« Madame
la mairesse,
Je
vous écris en tant que cycliste citoyen et cycliste (un
citoyen risque d’être plus écouté qu’un cycliste). D’abord, chère Caroline (je me permets...), laissez-moi vous dire que je suis heureux de votre victoire aux récentes
élections municipales. Encore plus qu’il y a 4 ans, en fait. Les quatre
premières années ont été difficiles, je me souviens. Vous n’avez pas eu le
temps d’entreprendre tous les projets que vous aviez. Cette fois-ci, c’est la
bonne, je le sens!
Votre
Plan
de mobilité active est prometteur. Le titre même est séduisant. Trop,
peut-être. On a tendance à tomber dans l’espérance béate, à rêver en couleur, à
se dire que c’est trop beau! Trop beau pour être vrai, peut-être. La lecture du
document refroidit un peu les ardeurs. Des délais de 5, 10, 20 ans!
Wow!
Est-ce que je serai même encore capable de pédaler, en 2035? J’espère que dans
votre Plan vous avez pensé à la mobilité des vieillards et des invalides...
Bon,
je me plains un peu pour rien, c’est vrai. Après tout, en quatre ans, on en a
fait, du chemin (nous, ce sont les cyclistes, marcheurs, apôtres d’une ville
meilleure, accueillante, vivante, en santé...j’y crois vraiment, même si c’est gnangnan...).
Je me rappelle qu’il n’y a pas longtemps, on faisait rire de nous avec de
telles idées. 20 ans, c’est peu, tout de même. Ça fait déjà plus de 15 ans que
je vis à Longueuil et que je me bats pour tout cela. Et puis, les choses vont
vite. Ça pourrait être moins long qu’on le pense. Déjà, cet hiver, la ville
déneigera des pistes cyclables. Déjà, l’été prochain, on aura de meilleurs
accès au métro et des stationnements sécurisés »...
Oups! Emporté par mon délire, j’ai quitté la piste et je roule
dans l’herbe. Ce virage, couvert de feuilles mortes, est difficile à voir...
Je respire l’air frais à pleins poumons. Je n’ai plus froid du
tout, je peux même sentir ma peau devenir moite entre les omoplates. Les
endorphines doivent faire leur travail, je suis en train de chanter les
louanges de la mairesse de Longueuil et de l’appareil municipal au grand
complet! Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil! Pourquoi
voulais-je écrire une lettre, déjà?
Je quitte bientôt mon petit boisé. J’arrive en vue du Chemin de
Chambly. La jungle. Le coupe-gorge. Le royaume du chacun-pour-soi. Ici, pas de
quartiers. La rue est une piste de course. Pas de place pour les vélos. Si je
veux continuer à profiter de la piste cyclable, il me faut suivre un tel dédale
de lacets et de détours que j’allonge mon temps de parcours de 15 minutes pour
progresser de 200 mètres.
Je m’élance entre les voitures. L’espace qui me sépare du trottoir
se rétrécit à vue d’œil. Avant de me retrouver coincé, je me faufile pour
traverser. De l’autre côté, je profite d’une accalmie de quelques secondes
entre deux feux verts pour rouler face aux voitures. Lorsqu’elles approchent,
je monte sur le trottoir. J’arrive à l’intersection du boulevard de la Savane,
un gros carrefour. Les voitures qui me font face tournent presque toutes à
droite.
Je demande mon feu piéton. Lorsqu’il vient, je m’élance. Je
traverse en forçant les automobilistes à ralentir, à me laisser passer avant de
tourner. Certains voient rouge, font mine de me foncer dessus. Pauvres eux. Il
faut les comprendre. Au moment où moi, j’ai mon feu vert, eux obtiennent une
flèche de virage à droite. Pas un simple virage à droite autorisé sur feu rouge,
non, UNE FLÈCHE, bâtard, qui les obliiiiiiige à tourner. Et moi, qu’est-ce que
je fais là, l’innocent, à me jeter dans leur chemin!
Il faut vraiment que j’écrive cette lettre...
« C’est
bien beau, le secteur du métro, les accès au pont et tout ce qu’il faut pour bien
se rendre à Montréal. Mais qu’adviendra-t-il, dans votre Plan, des banlieusards
qui, comme moi, ont besoin de leur mode de transport actif pour se déplacer
simplement dans LEUR ville? On ne nous voit pas beaucoup, nous sommes trop
dispersés. On ne doit pas compter beaucoup non plus, électoralement parlant.
Mais est-ce trop demandé que de vouloir se rendre du point A au point B en
restant vivant?
Des
feux de circulation contradictoires, comme celui au coin de Chambly et de la
Savane, des boutons d’appel qui ne sont reliés à aucun feu existant ou des
bretelles de sorties d’autoroute qui traversent une piste cyclable, comme celle
en face du parc Saint-Lazare, à Saint-Hubert, sont des aberrations! Pire, ce
sont des pièges tendus aux cyclistes pour qu’ils se sentent en sécurité et
deviennent des proies faciles et offertes! Ces énormités sont là depuis quand?
En huit ans, je n’ai vu aucun changement. Je suis certain qu’aucun
fonctionnaire ne s’est arrêté ici depuis des lustres pour observer comment cela
marche. Non, je me trompe. Un tas d’entre eux ont dû venir et constater que les
voitures circulaient très bien, sans encombre, et que tout était parfait!
Depuis
toujours, certains des pires endroits sont, comme ici, les liens entre les
arrondissements. Ce sont des cauchemars pour les cyclistes et les
piétons : Route 112/116, boulevard Taschereau, A20, A30, tous des passages
infranchissables ou difficilement accessibles, dangereux et aggressants. Les
fusions et défusions n’ont rien arrangé, et personne n’ose assumer la
responsabilité de ces horreurs.
Il
y a des pistes cyclables, me direz-vous. Si elles nous rallongent du double en
nous faisant passer par des petites rues pour ne pas qu’on nuise au trafic, ou
si elles nous mènent à des culs-de-sac, ou si elles nous procurent un FAUX
sentiment de sécurité, je préfère m’en passer, merci beaucoup! Ce que je veux,
c’est un réseau de transport alternatif en bonne et due forme, et non un
terrain de jeu pour cyclistes du dimanche. Je veux pouvoir me rendre où je veux
de la façon la plus sécuritaire et rapide que le permet mon mode de transport,
la bicyclette en l’occurrence. Je ne veux pas dépendre de l’autobus, et je veux
pouvoir exercer mon choix de ne pas participer à la débandade automobilistique.
Je veux continuer à me maintenir en santé, à ne pas détruire la planète, à
prendre moins de place et à projeter une image positive. »
Je finis par passer. À cet endroit, le trottoir est assez large pour
accueillir la piste cyclable. Sous le viaduc de la route 116, un feu rouge. Il
y a un bouton pour demander le feu pour piétons. Comme d’habitude, je m’appuie
sur le poteau et presse le bouton. Comme d’habitude, il ne se passe rien. Il
n’y a pas de feu pour piétons à cet endroit! En fait, comme la piste cyclable
se trouve du côté est du Chemin de Chambly et que je fais face à la
circulation, je n’ai aucun feu de circulation en vue. Je dois me tordre le cou
pour regarder derrière moi ou observer le mouvement des voitures en face de moi
pour savoir quand m’engager. SURTOUT, SURTOUT!, ne jamais se fier sur le feu
qui me fait face et qui commande la circulation vers le sud. S’engager en s’y
fiant voudrait dire se faire ramasser à coup sûr par une des voitures venant de
ma gauche. Elles sortent de l’autoroute et une flèche leur donne la permission
de tourner à droite – ce qu’elles font avec enthousiasme, sans ralentir.
Après le viaduc, la piste remonte et s’engage à travers un petit
parc. Il est vraiment minuscule et il borde l’autoroute, mais il y règne un
semblant de calme. L’été dernier j’y ai aperçu un couple de renardeaux près
d’un bosquet. Depuis, à chaque fois que je passe ici, je me demande s’ils ont
survécu. En sortant du parc se trouve un de ces pièges qui me donnent des
cauchemars. Une bretelle qui sort de l’autoroute rejoint la rue. Les automobilistes
doivent céder le passage. C’est du moins ce que le panneau leur commande (quoiqu’il
paraît qu’une majorité ne sait pas ce que ce pictogramme signifie...). Un autre
panneau leur rappelle que les piétons ont la priorité de passage. Un troisième
leur indique qu’ils croisent une piste cyclable. Ils ont donc trois bonnes incitations
à la prudence. Les cyclistes et piétons en ont tout autant de se sentir
protégés. Pourtant, aucun, jamais, ne ralentit. Ils ont tous le cou tordu pour
voir si une voiture vient dans le sens inverse, et si c’est le cas, ILS
ACCÉLÈRENT!
J’exagère. Une fois, un automobiliste a ralenti (un peu) pour moi.
Il a baissé sa fenêtre et m’a crié que je risquais ma vie à traverser sans
regarder... OUF!!! Je l’ai remercié d’avoir eu autant de considération.
La piste rejoint bientôt la section du Chemin de Chambly qui traverse
le vieux Saint-Hubert. Il s’agit d’une piste sur la rue, une voie de chaque
côté, séparées des automobiles par des bollards. Il y a quelques vieilles
maisons, l’église, une atmosphère de village. C’est beau. La circulation est
assez calme, et je ne croise jamais plus qu’un ou deux cyclistes. Il faut juste
faire attention aux automobiles qui entrent et sortent des stationnements.
Un kilomètre plus loin, près du boulevard Gaétan-Boucher, le
trafic s‘intensifie. Il faut redoubler d’attention. C’est aussi là où je peux
me donner à fond et atteindre des pointes de vitesse! C’est grisant. Je reste
prudent, bien sûr. J’envoie la main à Monsieur
Bonbon au passage. Il est toujours là, par tous les temps...
Pour le reste, rien de spécial à signaler. Je roule vite, je fais
mes arrêts en prenant soin de ne pas ralentir personne. Je tourne à gauche
Boulevard des Promenades en respectant bien les priorités, et j’y suis enfin!
Une bonne douche pour chasser les tracas, le stress et la
frustration en même temps que la sueur et je serai pimpant, énergique et frais
toute la journée! J’ai la réponse à la question que je me pose chaque matin, au
départ de la maison : le plaisir surpasse finalement tout le reste. C’est
pour cela que je continue.
« Madame
la mairesse, je suis tout de même content du travail que vous avez accompli
jusqu’à présent. J’aime votre discours, votre vision citadine et moderne. Oui,
il faut faire plus de place aux êtres humains. Oui, il faut que le citoyen soit
pris en compte d’abord et avant tout en tant que personne dans les projets
d’infrastructures, de développement, d’aménagements, de transport, et non pas
seulement en tant qu’usager, automobiliste, client ou contribuable.
Il
suffirait de bien peu finalement. Décloisonner le secteur du métro, établir des
liens conviviaux et sécuritaires entre les différents arrondissements, penser
les aménagements en termes de sécurité et d’efficacité et, enfin, presser les
partenaires, autant publics que privés, à faire de même.
Nous
voulons tous un cadre de vie agréable et sécuritaire, pensé pour les humains. On
nous en a privés pendant tellement d’années. Est-il possible d’en profiter de
notre vivant?
Richard
Bouchard
Cycliste
et membre du Collectif transport actif Rive-Sud. »




