vendredi 27 décembre 2013

Dehors! C’est décembre!




J’enfile mes gants de ski de fond. Y’a pas à dire, ça prend cela, ce matin. Je regarde rarement les thermomètres, mais il doit faire pas loin de moins beaucoup. J’ajuste mon casque, mes lunettes – il ne faut pas avoir froid aux yeux. J’ouvre la clôture, j’enfourche le grand noir. Un seul coup de pédale suffit pour sortir de la cour, heureusement, parce que le cœur n’y est pas trop.

Le départ du matin demande toujours un effort. Peu importe qu’il fasse chaud ou froid, que le vent souffle ou que le soleil brille. C’est peut-être simplement dû au fait de partir pour le travail. Mais ça ne durera pas. Cinq minutes plus tard, une fois franchi le petit faux plat qui monte jusqu’au boulevard Ste-Foy, les jambes ont pris le rythme, l’esprit s’est désembué et le cœur, ayant oublié sa paresse passagère, s’active, travaille vaillamment pour alimenter ces muscles encore endoloris, ces sens qui doivent être attentifs au déferlement de signaux qui les bombardent, ce cerveau qui capte, repère, analyse, décide et commande mille fois par seconde, et tout cela, dans un froid qui rend tout plus laborieux, plus lent, plus lourd. Aujourd’hui je n’ai que quelques flaques gelées à me mettre sous les pneus, mais la neige ne saurait tarder.

J’habite les confins du Vieux-Longueuil, près du pont Jacques-Cartier. Je travaille à l’autre bout de Saint-Hubert, aux limites de Saint-Bruno. Matin et soir, je traverse ainsi Longueuil du nord au sud et d’ouest en est, et inversement. Je connais tous les chemins, j’ai essayé tous les trajets, cyclables ou pas. J’ai fini par en apprécier certains plus que d’autres, et, traçant ma route de rues en boulevards, de pistes en parcs et de chemins en carrefours, je me suis fait un parcours qui me convient. Pas parce qu’il est le plus agréable, ou le plus sûr, ou le plus beau. Simplement parce qu’il est le plus court.

Ce n’est pas non plus le plus rapide. Le plus rapide voudrait dire risquer ma vie. Le plus court me permet de me rendre au travail – je fais du vélo utilitaire, ne l’oublions pas – relativement rapidement, mais sans me mettre en danger inutilement. J’ai entendu l’autre jour une formule qui m’a fait sourire et que j’applique assidûment : je ne cours pas après le trouble, car le trouble ne court pas très vite et on finit toujours par le rattraper.

De toute façon, le danger guette à tous les coins de rue. Littéralement. Tiens, j’arrive à la hauteur de Gérard-Filion, une grosse polyvalente. C’est l’heure du début des classes. La piste cyclable dans laquelle je roule ne me protège en rien. Le flot de véhicules qui avance à pas de tortue à ma gauche et que je dépasse sans effort fourmille de pièges, de guet-apens qui n’attendent qu’une fraction de seconde d’inattention de ma part. Je sais qu’ils vont tous, tôt ou tard, le plus souvent sans prévenir, me couper le chemin pour déposer leurs passagers. Si je me trouve à leur hauteur à ce moment-là, je suis coincé.

C’est ici, moins de 10 minutes après mon départ de la maison, que j’ai besoin de tous mes sens, de toute mon attention, de toute ma vivacité, si je veux poursuivre ma route.

Ça y est, je suis passé. La tension baisse d’un cran. Sérieusement, je me demande parfois ce qui me permet de passer ici sans encombre. Un subtil mélange de prudence, de vitesse contrôlée, de bons réflexes, d’intuition et d’expérience, sans doute. Avec, pour faire bonne mesure, une sacrée dose de confiance un peu aveugle sans laquelle je n’oserais plus faire de vélo.

Pourtant je me demande souvent : pourquoi? Pourquoi subir ce stress, cette peur sourde? Je ne suis pas à la recherche du rush d’adrénaline. Ça ne me plaît pas particulièrement. Je sais que je suis invisible et que si je me fais écraser par un camion, je ne serai qu’un fait divers dans le journal.

La petite rue résidentielle qui suit me permet de rouler en son centre, de tout voir tout en me rendant bien visible. J’aime mieux cela. Mais ça ne dure pas. J’arrive en vue d’un Tim Horton. Ici aussi, le risque est sournois. À cette heure du matin, les automobilistes en manque arrivent de partout et tournent brusquement pour entrer ou sortir de la file du drive-in.

Just don’t DRIVE INto me, ok? 

J’arrive à ma partie préférée du trajet. Mon bonbon, mon havre, mon café du matin à moi. Mais avant, traverser le boulevard Jacques-Cartier. Je suis sur une piste cyclable, il y a un feu pour piétons sur demande, rien de bien dangereux, vous me direz. Tss-tss... De tout ce parcours que j’arpente depuis huit ans, c’est l’endroit où j’ai le plus souvent risqué de perdre la vie.

Les automobilistes qui roulent sur ce boulevard arrivent de loin. Ils ont eu le temps de prendre de la vitesse (« 50 km/h? Où ça? »). Ils ne veulent surtout pas être pris au piège d’un feu rouge à cette intersection. Alors ils appuient sur le champignon. Et si le feu vire au jaune, ils l’écrasent encore plus. Le cycliste (ou le piéton) qui aura eu le malheur de commencer à traverser dès que son feu tombe au vert risque gros. Il m’est même arrivé, pendant que je traversais, qu’une voiture brûle un feu depuis longtemps passé au rouge et frôle ma roue arrière...

Devant moi, enfin le répit. Trois kilomètres de piste cyclable en poussière de roche à travers un petit boisé bucolique à souhait. Je n’y croise que quelques marcheurs, de moins en moins nombreux à mesure que l’automne avance. Au passage, je les salue poliment. Ce sont des alliés. Je veux leur présenter une image positive du cycliste, même si celui-ci est pressé de se rendre au travail.

Le stress tombe et mon cerveau se met en état de détente. Ici, j’ai vu un renard, un soir. Là-bas, je fais parfois fuir des lièvres. Un jour, j’ai même aperçu un cerf!

Mes pensées vagabondent et je refais le monde. Enfin, je refais la ville, je crée des aménagements pour cyclistes, je punis les automobilistes délinquants, je nargue les ennemis de la bicyclette. Je réécris mentalement cette lettre que je remets sans cesse à plus tard...


« Madame la mairesse,

Je vous écris en tant que cycliste citoyen et cycliste (un citoyen risque d’être plus écouté qu’un cycliste). D’abord, chère Caroline (je me permets...), laissez-moi vous dire que je suis heureux de votre victoire aux récentes élections municipales. Encore plus qu’il y a 4 ans, en fait. Les quatre premières années ont été difficiles, je me souviens. Vous n’avez pas eu le temps d’entreprendre tous les projets que vous aviez. Cette fois-ci, c’est la bonne, je le sens!

Votre Plan de mobilité active est prometteur. Le titre même est séduisant. Trop, peut-être. On a tendance à tomber dans l’espérance béate, à rêver en couleur, à se dire que c’est trop beau! Trop beau pour être vrai, peut-être. La lecture du document refroidit un peu les ardeurs. Des délais de 5, 10, 20 ans!

Wow! Est-ce que je serai même encore capable de pédaler, en 2035? J’espère que dans votre Plan vous avez pensé à la mobilité des vieillards et des invalides...

Bon, je me plains un peu pour rien, c’est vrai. Après tout, en quatre ans, on en a fait, du chemin (nous, ce sont les cyclistes, marcheurs, apôtres d’une ville meilleure, accueillante, vivante, en santé...j’y crois vraiment, même si c’est gnangnan...). Je me rappelle qu’il n’y a pas longtemps, on faisait rire de nous avec de telles idées. 20 ans, c’est peu, tout de même. Ça fait déjà plus de 15 ans que je vis à Longueuil et que je me bats pour tout cela. Et puis, les choses vont vite. Ça pourrait être moins long qu’on le pense. Déjà, cet hiver, la ville déneigera des pistes cyclables. Déjà, l’été prochain, on aura de meilleurs accès au métro et des stationnements sécurisés »...


Oups! Emporté par mon délire, j’ai quitté la piste et je roule dans l’herbe. Ce virage, couvert de feuilles mortes, est difficile à voir...

Je respire l’air frais à pleins poumons. Je n’ai plus froid du tout, je peux même sentir ma peau devenir moite entre les omoplates. Les endorphines doivent faire leur travail, je suis en train de chanter les louanges de la mairesse de Longueuil et de l’appareil municipal au grand complet! Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil! Pourquoi voulais-je écrire une lettre, déjà?

Je quitte bientôt mon petit boisé. J’arrive en vue du Chemin de Chambly. La jungle. Le coupe-gorge. Le royaume du chacun-pour-soi. Ici, pas de quartiers. La rue est une piste de course. Pas de place pour les vélos. Si je veux continuer à profiter de la piste cyclable, il me faut suivre un tel dédale de lacets et de détours que j’allonge mon temps de parcours de 15 minutes pour progresser de 200 mètres.

Je m’élance entre les voitures. L’espace qui me sépare du trottoir se rétrécit à vue d’œil. Avant de me retrouver coincé, je me faufile pour traverser. De l’autre côté, je profite d’une accalmie de quelques secondes entre deux feux verts pour rouler face aux voitures. Lorsqu’elles approchent, je monte sur le trottoir. J’arrive à l’intersection du boulevard de la Savane, un gros carrefour. Les voitures qui me font face tournent presque toutes à droite.

Je demande mon feu piéton. Lorsqu’il vient, je m’élance. Je traverse en forçant les automobilistes à ralentir, à me laisser passer avant de tourner. Certains voient rouge, font mine de me foncer dessus. Pauvres eux. Il faut les comprendre. Au moment où moi, j’ai mon feu vert, eux obtiennent une flèche de virage à droite. Pas un simple virage à droite autorisé sur feu rouge, non, UNE FLÈCHE, bâtard, qui les obliiiiiiige à tourner. Et moi, qu’est-ce que je fais là, l’innocent, à me jeter dans leur chemin!

Il faut vraiment que j’écrive cette lettre...




« C’est bien beau, le secteur du métro, les accès au pont et tout ce qu’il faut pour bien se rendre à Montréal. Mais qu’adviendra-t-il, dans votre Plan, des banlieusards qui, comme moi, ont besoin de leur mode de transport actif pour se déplacer simplement dans LEUR ville? On ne nous voit pas beaucoup, nous sommes trop dispersés. On ne doit pas compter beaucoup non plus, électoralement parlant. Mais est-ce trop demandé que de vouloir se rendre du point A au point B en restant vivant?

Des feux de circulation contradictoires, comme celui au coin de Chambly et de la Savane, des boutons d’appel qui ne sont reliés à aucun feu existant ou des bretelles de sorties d’autoroute qui traversent une piste cyclable, comme celle en face du parc Saint-Lazare, à Saint-Hubert, sont des aberrations! Pire, ce sont des pièges tendus aux cyclistes pour qu’ils se sentent en sécurité et deviennent des proies faciles et offertes! Ces énormités sont là depuis quand? En huit ans, je n’ai vu aucun changement. Je suis certain qu’aucun fonctionnaire ne s’est arrêté ici depuis des lustres pour observer comment cela marche. Non, je me trompe. Un tas d’entre eux ont dû venir et constater que les voitures circulaient très bien, sans encombre, et que tout était parfait!

Depuis toujours, certains des pires endroits sont, comme ici, les liens entre les arrondissements. Ce sont des cauchemars pour les cyclistes et les piétons : Route 112/116, boulevard Taschereau, A20, A30, tous des passages infranchissables ou difficilement accessibles, dangereux et aggressants. Les fusions et défusions n’ont rien arrangé, et personne n’ose assumer la responsabilité de ces horreurs.

Il y a des pistes cyclables, me direz-vous. Si elles nous rallongent du double en nous faisant passer par des petites rues pour ne pas qu’on nuise au trafic, ou si elles nous mènent à des culs-de-sac, ou si elles nous procurent un FAUX sentiment de sécurité, je préfère m’en passer, merci beaucoup! Ce que je veux, c’est un réseau de transport alternatif en bonne et due forme, et non un terrain de jeu pour cyclistes du dimanche. Je veux pouvoir me rendre où je veux de la façon la plus sécuritaire et rapide que le permet mon mode de transport, la bicyclette en l’occurrence. Je ne veux pas dépendre de l’autobus, et je veux pouvoir exercer mon choix de ne pas participer à la débandade automobilistique. Je veux continuer à me maintenir en santé, à ne pas détruire la planète, à prendre moins de place et à projeter une image positive. »





Je finis par passer. À cet endroit, le trottoir est assez large pour accueillir la piste cyclable. Sous le viaduc de la route 116, un feu rouge. Il y a un bouton pour demander le feu pour piétons. Comme d’habitude, je m’appuie sur le poteau et presse le bouton. Comme d’habitude, il ne se passe rien. Il n’y a pas de feu pour piétons à cet endroit! En fait, comme la piste cyclable se trouve du côté est du Chemin de Chambly et que je fais face à la circulation, je n’ai aucun feu de circulation en vue. Je dois me tordre le cou pour regarder derrière moi ou observer le mouvement des voitures en face de moi pour savoir quand m’engager. SURTOUT, SURTOUT!, ne jamais se fier sur le feu qui me fait face et qui commande la circulation vers le sud. S’engager en s’y fiant voudrait dire se faire ramasser à coup sûr par une des voitures venant de ma gauche. Elles sortent de l’autoroute et une flèche leur donne la permission de tourner à droite – ce qu’elles font avec enthousiasme, sans ralentir.

Après le viaduc, la piste remonte et s’engage à travers un petit parc. Il est vraiment minuscule et il borde l’autoroute, mais il y règne un semblant de calme. L’été dernier j’y ai aperçu un couple de renardeaux près d’un bosquet. Depuis, à chaque fois que je passe ici, je me demande s’ils ont survécu. En sortant du parc se trouve un de ces pièges qui me donnent des cauchemars. Une bretelle qui sort de l’autoroute rejoint la rue. Les automobilistes doivent céder le passage. C’est du moins ce que le panneau leur commande (quoiqu’il paraît qu’une majorité ne sait pas ce que ce pictogramme signifie...). Un autre panneau leur rappelle que les piétons ont la priorité de passage. Un troisième leur indique qu’ils croisent une piste cyclable. Ils ont donc trois bonnes incitations à la prudence. Les cyclistes et piétons en ont tout autant de se sentir protégés. Pourtant, aucun, jamais, ne ralentit. Ils ont tous le cou tordu pour voir si une voiture vient dans le sens inverse, et si c’est le cas, ILS ACCÉLÈRENT!

J’exagère. Une fois, un automobiliste a ralenti (un peu) pour moi. Il a baissé sa fenêtre et m’a crié que je risquais ma vie à traverser sans regarder... OUF!!! Je l’ai remercié d’avoir eu autant de considération.

La piste rejoint bientôt la section du Chemin de Chambly qui traverse le vieux Saint-Hubert. Il s’agit d’une piste sur la rue, une voie de chaque côté, séparées des automobiles par des bollards. Il y a quelques vieilles maisons, l’église, une atmosphère de village. C’est beau. La circulation est assez calme, et je ne croise jamais plus qu’un ou deux cyclistes. Il faut juste faire attention aux automobiles qui entrent et sortent des stationnements.

Un kilomètre plus loin, près du boulevard Gaétan-Boucher, le trafic s‘intensifie. Il faut redoubler d’attention. C’est aussi là où je peux me donner à fond et atteindre des pointes de vitesse! C’est grisant. Je reste prudent, bien sûr. J’envoie la main à Monsieur Bonbon au passage. Il est toujours là, par tous les temps...

Pour le reste, rien de spécial à signaler. Je roule vite, je fais mes arrêts en prenant soin de ne pas ralentir personne. Je tourne à gauche Boulevard des Promenades en respectant bien les priorités, et j’y suis enfin!

Une bonne douche pour chasser les tracas, le stress et la frustration en même temps que la sueur et je serai pimpant, énergique et frais toute la journée! J’ai la réponse à la question que je me pose chaque matin, au départ de la maison : le plaisir surpasse finalement tout le reste. C’est pour cela que je continue.


« Madame la mairesse, je suis tout de même content du travail que vous avez accompli jusqu’à présent. J’aime votre discours, votre vision citadine et moderne. Oui, il faut faire plus de place aux êtres humains. Oui, il faut que le citoyen soit pris en compte d’abord et avant tout en tant que personne dans les projets d’infrastructures, de développement, d’aménagements, de transport, et non pas seulement en tant qu’usager, automobiliste, client ou contribuable.

Il suffirait de bien peu finalement. Décloisonner le secteur du métro, établir des liens conviviaux et sécuritaires entre les différents arrondissements, penser les aménagements en termes de sécurité et d’efficacité et, enfin, presser les partenaires, autant publics que privés, à faire de même.

Nous voulons tous un cadre de vie agréable et sécuritaire, pensé pour les humains. On nous en a privés pendant tellement d’années. Est-il possible d’en profiter de notre vivant?


Richard Bouchard

Cycliste et membre du Collectif transport actif Rive-Sud. »

vendredi 4 octobre 2013

Essence sans plomb

Ce site est en anglais, mais on y reprend l'essentiel du message que les élus doivent comprendre: que le vélo est, de façon incontournable, une composante essentielle de l'urbanisme moderne. On ne peut plus imaginer des façons de vivre en ville sans faire une large place au vélo. Point final!

Je mettrai une traduction dans les prochain jours...

http://www.peopleforbikes.org/blog/entry/the-gorilla-in-the-room#keepreading

mercredi 18 septembre 2013

10 façons faciles de rendre la ville vivable...

...et elles visent toutes les automobilistes! En tant que cycliste, j'en ai aussi, des invitations à adopter un "comportement responsable". Lorsque je suis derrière le volant, je considère normal de faire de même!



Proposition pour un
Code d’éthique de l’automobiliste responsable

1.  Je suis conscient que la voiture constitue un moyen de déplacement confortable et pratique, mais qu’elle entraîne des coûts élevés pour la société et l’environnement ainsi que des risques pour les personnes et tous les êtres vivants.

2.   La route (rue, chemin, boulevard) ne m’appartient pas. Elle est à l’usage de tous les citoyens, et tous en sont responsables. L’automobile n’est qu’un moyen de transport parmi d’autres, pas le plus important ni le plus essentiel.

3.  Je respecte l’environnement, que ce soit en ville ou dans la nature. J’évite donc de jeter des déchets hors de ma voiture, de laisser mon moteur en marche à l’arrêt, de prendre la voiture lorsque ce n’est pas nécessaire, de rouler à une vitesse excessive, etc.

4.   Je respecte la société à laquelle j’appartiens. Je me soucie donc de la sécurité et de la qualité de vie de ceux qui m’entourent ou qui vivent dans les lieux où je circule : piétons, cyclistes, résidents, autres automobilistes et animaux.

5.  Je pense en tout temps à la sécurité de mes passagers, car leur vie est entre mes mains.

6. Je suis particulièrement vigilant en ce qui a trait à la sécurité des personnes ou des êtres qui sont les plus vulnérables : enfants, personnes âgées, handicapées ou désorientées, animaux. Je cède le passage à chaque occasion où cela est possible et sécuritaire.

7. J’évite tout ce qui peut distraire mon attention lorsque je suis au volant : téléphone, musique trop forte, lecture, conversation animée. Si je dois répondre à un appel, consulter des documents ou porter une attention particulière à autre chose que ma conduite, je me range momentanément.

8.  J’évite bien sûr de conduire lorsque je suis sous l’effet de l’alcool, de drogues ou de sentiments extrêmes comme la colère, le découragement, l’exaltation ou le désespoir, ou si je pense que je risque de souffrir de malaises, douleurs, crampes, évanouissements, etc.

9.  Je me montre courtois envers tous, y compris les autres automobilistes, conscient que ce comportement ne peut qu’encourager les autres à faire de même. Je ne fais pas preuve d’agressivité et je tente, par mon attitude, de désamorcer toute situation potentiellement violente.

10. Enfin, j’essaie le plus souvent possible de laisser la voiture à la maison et d’utiliser les transports en commun, la marche ou la bicyclette pour mes déplacements, en j’en profite pour apprécier les effets bénéfiques que cela procure : amélioration de ma santé, réduction du stress, nouvelle façon de voir la ville, contacts humains, protection de l’environnement. J’encourage ma famille et mes amis à faire de même. 

mardi 17 septembre 2013

La loi du plus fort n'est pas la meilleure!

Ce blogue n’est pas assez vieux pour qu’on connaisse encore bien son caractère. Il est sensible, vous l’aurez remarqué. Indigné, presque en permanence. Prompt à réagir, à se mettre en colère, tout à fait. Revendicateur, contestataire, provocateur, j’en conviens.
Par ailleurs, je trouve que les cyclistes (de même que les piétons et les usagers des transports en commun), sont en général un genre facile à vivre. Ils circulent en ville sans faire trop de chichis. Ils ne revendiquent pas grand-chose, ils ne se plaignent pas souvent. Ils participent à des masses critiques où ils roulent en silence.

Les cyclistes qui réclament des aménagements plus sécuritaires, des règlements plus justes, un simple renforcement des règles déjà existantes sont plutôt rares, et ils ne lèvent pas la voix très haute. Quant aux groupes qui sont censés les représenter... nous sommes bien loin de l’époque du Monde à Bicyclette et des protestations courageuses et éclatantes des Claire Morissette et Robert Silverman.

On dirait que les cyclistes hésitent à prendre leur place. Ils sont timides, timorés. Ils ont l’impression d’empiéter sur le territoire de la sacro-sainte automobile, de profiter d’un droit qui ne leur est pas acquis. Surtout, ils se sentent en sursis, sur la corde raide, toujours à deux doigts d’y laisser leur peau.

C’est compréhensible. Autour d’eux, le discours n’a rien de rassurant. Dès que le micro d’un journaliste se tourne vers les automobilistes, les plaintes à l’égard des cyclistes pleuvent :

« Ils prennent trop de place! »
« Ils ne respectent pas les règles de la circulation. »
« Ils sont imprudents! »
« Ils ne payent pas pour les routes, eux! »

Les élus, les policiers, les chroniqueurs y vont de leurs constats :

« Ce sont des dangers publics! »
« Il faut les remettre à leur place. »
« Les règles doivent être les mêmes pour tous. »
« On doit les responsabiliser. »

Même leurs propres porte-paroles, ceux qui devraient les comprendre et les défendre :

« ...c’est vrai qu’il y en a des irresponsables »
« Les cyclistes doivent eux aussi respecter les règles... »

Et en avant les campagnes de sensibilisation, les publicités, les conseils de prudence. Qui s’adressent à qui? Aux cyclistes et aux piétons, bien sûr!

Quelque chose m’échappe. L’équation ne marche pas. Qui dit accident impliquant un cycliste dit généralement impact avec un véhicule motorisé. Cent kilos sur deux roues contre plusieurs tonnes de métal. Impact à vélocité variable, mais une vélocité qui est produite en plus grande partie par l’automobile (ou le camion, l’autobus...). Alors, objectivement, la plus grande part de responsabilité n’incombe-t-elle pas à celui qui se déplace le plus vite, dans le véhicule risquant de causer le plus de dommages?

A-t-on pensé un seul instant à adresser des conseils de conduite aux automobilistes? Après tout, ce sont eux qui sont derrière le volant de machines à tuer. Ne sont-ils pas responsables de leur vitesse, de leurs actions, de leur agressivité, de leur négligence? Pourquoi les cyclistes et les piétons sont-ils alors le plus souvent la seule cible des campagnes de sensibilisation et de sécurité?

Lorsqu’un cycliste ou un piéton se fait renverser par une automobile, on met rarement la faute sur le conducteur. Je pourrais dire jamais. Dans les dernières années, je ne me souviens que de deux ou trois exemples où l’automobiliste a été tenu responsable. Toujours, il a fallu démontrer qu’il conduisait alors que ses facultés étaient affaiblies.
Pourtant, AUCUN accident n’est inévitable.

La seule campagne de sensibilisation qui vaille la peine devrait viser les automobilistes. Tous les détenteurs de permis de conduire devraient être sensibilisés à ceci :


L’automobile, même la plus petite, la plus légère, même lorsqu’elle circule à basse vitesse, constitue une force en déplacement qui est potentiellement mortelle. L’automobiliste est un être humain, sujet à des lacunes. Le conducteur le plus expérimenté peut être victime d’un malaise, d’une distraction, d’une crise de colère...

Le véhicule qu’il conduit se déplace généralement dans un environnement où se trouvent également d’autres voitures, des piétons, des cyclistes, des animaux, des enfants, qui tous ont des trajectoires et des comportements différents, souvent imprévisibles.

Vous voyez où je veux en venir. Cela tombe sous le sens, vous ne trouvez pas?

Lorsqu’un accident se produit, c’est TOUJOURS l’automobile qui cause le plus de dommage. Et peu importe les circonstances, SEUL l’automobiliste est en mesure de réduire ou d’atténuer ces dommages. On sait tous comment : la prudence est affaire de bon sens. La vitesse ne doit jamais dépasser la capacité d’inattention de ceux qui circulent autour, cyclistes, piétons, enfants...

Alors, oui, les cyclistes ont leur place dans les rues. Le plus grand écervelé à pédales ne sera jamais une aussi grande menace que la plus minuscule des bagnoles.


Pour ce qui est du droit de circuler, j’y reviendrai... 

samedi 31 août 2013

Si vous passez par ici...

...Vous pourriez en profiter pour jeter un coup d'oeil à mes autres blogs, qui se sentent un peu seuls... (je sais, c'est moi qui les délaisse, de ce temps-ci...).

Le Macroscope, qui est un peu le précurseur de Arrive en ville!

et

Anakron, pour les amateurs de SF, de fantastique et toutes ces choses étranges et imaginaires...

lundi 26 août 2013

Épilogue

Je tiens à remercier mes amis et collègues de travail, ainsi que les membres du Club Cyclosportif La Cordée (CCLC).

La solidarité dans l’épreuve, le réconfort et la sympathie qu’ils ont manifestés, tant à mon égard qu'envers la famille de François Bélair, étaient bouleversants. Il en est ainsi, paraît-il, dans le petit monde du cyclisme. Conscients que nous sommes de jouer à cache-cache avec la mort à tout instant du jour, nous serrons les coudes lorsqu’un d’entre nous tombe. Nous avons peut-être ainsi l’impression de pouvoir repousser la Faucheuse, de lui faire barrage...


***


Dimanche 11 août 2013 — le fil.

Il faisait beau et chaud, avec très peu de vent.
Nous avons pris le départ à 10 h 39 précis.

Au vingt-quatrième kilomètre, nous avons fait une halte de quelques minutes au belvédère, à 447 mètres d’altitude. Il était 11 h 49.

À 11 h 56 et 19 secondes, François chute à 67 kilomètres/heure. Je suis immédiatement derrière lui et j’applique les freins dès qu’il commence à perdre le contrôle. Je suis complètement à l’arrêt et à ses côtés 14 secondes plus tard. Nous sommes au vingt-septième kilomètre de la randonnée.

Ces informations proviennent du relevé de mon appareil GPS.


Adieux



Jeudi avaient lieu les funérailles de François Bélair (F.), notre confrère cycliste victime d’un accident au Parc de la Mauricie le 11 août dernier1.

Plusieurs membres du club se présentaient au salon funéraire en début de soirée, question de rencontrer la famille et de rendre un dernier hommage à François. J’avais un grand désir de m’y rendre également, mais j’hésitais à me joindre à la délégation du club. J’avais peur que notre arrivée en groupe paraisse brusque. Il faut dire que j’éprouvais un vague sentiment de culpabilité. J’imaginais que la famille de François pouvait nous en vouloir pour toutes sortes de raisons, ne serait-ce que d’avoir été présent lors de l’accident.

Je n’ai pas une grande habitude des salons funéraires, mais j’imagine toujours qu’on peut y assister à de grandes scènes de détresses et d’effondrements, à de spectaculaires démonstrations de rancunes et de reproches. Peut-être ai-je trop vu d’épisodes de Six Feet Under...

Pourtant je savais que je devais y aller, quitte à subir l’opprobre à moi seul. Je tenais malgré tout à rencontrer ceux qui aimaient François. J’avais peut-être aussi besoin d’une forme d’expiation. Je savais en tout cas que cette étape était nécessaire à mon deuil personnel.

Avant la randonnée fatidique, je ne savais rien de François. Contrairement à certains de mes collègues, je ne me souviens pas l’avoir rencontré lors d’autres sorties. Le matin du 11 août, je suis arrivé le dernier au rendez-vous et nous nous sommes mis en route avant que j’aie pu voir le visage de chacun. J’ai roulé plusieurs kilomètres côte à côte avec François sans l’avoir vraiment regardé.

Je me suis donc rendu au salon funéraire avec un mélange d’appréhension et de hâte. Je portais une carte de condoléances signée des employés de La Cordée2. Je suis arrivé le premier. La famille s’était absentée pour souper, et la
réceptionniste m’a invité à patienter quelques minutes. J’ai demandé où étaient les toilettes.

J’étais dans mes petits souliers. Je me suis passé de l’eau sur le visage. En ressortant dans le couloir, je me suis rendu compte que la salle où était exposé François se trouvait juste en face. La porte était entr’ouverte.

Je ne sais pas ce qui m’a poussé, mais j’ai jeté un regard, puis je suis entré. Une curiosité, pas malsaine du tout, il me semble, m’animait. Il me tardait de faire connaissance avec François. Sa vie m’avait filé entre les doigts, je voulais en retenir quelque chose.

La salle était vide et dans la pénombre. Au milieu des fleurs se trouvait une urne toute simple. Des photos défilaient sur un écran. Juste à gauche de la porte se trouvait le livre des condoléances. Je me suis avancé pour le signer et y laisser la carte. J’ai entendu des pas dans le couloir, mais j’étais absorbé.

-Monsieur, je vous ai demandé d’attendre à la réception.

J’ai sursauté. Je me suis répandu en excuses et j’ai regagné ma place. J’étais soulagé de voir que certains de mes compagnons étaient arrivés entre-temps.

***

La famille est arrivée peu après et nous avons pu tous entrer dans la salle. Il y avait foule. François était enseignant dans une école secondaire de Montréal et avait de nombreux collègues et amis. Des conversations que nous avons eues, j’ai retenu que c’était un homme apprécié, plein de projets, amoureux de la vie. J’ai vu des photos de lui enfant, jeune homme, dans la force de l’âge. J’ai salué un voyageur, un explorateur, un sportif, un ami entouré.

On m’a présenté comme étant « celui qui était là ». On m’a interrogé sur des questions qui étaient restées sans réponses, nous avons échangé des réflexions sur la vie, la mort. Je me suis rendu compte que personne n’avait de reproches à me faire, et que j’apportais autant de soulagement par ma présence que j’en retirais. Moi qui ne connaissais rien de François, je pouvais maintenant lui dire adieu.



1 Voir le billet précédant.

2 Le Club Cyclosportif La Cordée avait organisé cette randonnée. 2013 est la première année d’activité du club et François assistait aux sorties depuis les tout débuts. La majorité des accompagnateurs lors de ces sorties sont des employés de La Cordée Plein Air.

Photo tirée de la page Facebook de François Bélair.

jeudi 15 août 2013

Le bout de la route.

Dimanche dernier, j'ai joui de la plus belle sortie de vélo de l'été. Mais avant, j'ai connu la fin du monde. 

Nous avions donné rendez-vous aux membres du club à 10 h dans le stationnement du Parc. La journée s'annonçait belle et chaude, le vent était calme. Pour la fin de l'après-midi, on prévoyait peut-être du temps plus maussade. 

Comme la route du Parc est vallonnée d'un bout à l'autre, nous avons convenu de rouler en groupe et de nous ménager des forces pour compléter le trajet de 105 kilomètres. Certains d'entre nous connaissaient bien ce parcours, qui ne présente pas de difficultés insurmontables. Le revêtement de bitume y est d'une qualité exemplaire, la circulation automobile est modérée et les paysages, à couper ce qui vous reste de souffle après une montée de trois kilomètres. Ai-je besoin de rajouter que l'endroit est très prisé des cyclistes qui y viennent de tout le Québec?

Notre groupe n'était pas homogène, et parfois, la file s'étirait sur plusieurs centaines de mètres. Les vingt-cinq premiers kilomètres se sont déroulés sans pépin et ont permis à chacun de jauger sa forme. La mienne était moyenne, et je roulais à peu près au centre du groupe. 

Nous avons fait une pause à un endroit nommé « le Belvédère », qui est peut-être le sommet du parcours. Une pause bienvenue, après la longue montée que nous venions d'affronter. La journée était décidément parfaite, les jambes tenaient bon, nous avons tous décidé de poursuivre jusqu'au bout. L'enivrante descente qui nous attendait était trop tentante.

On reprit la route tranquillement, et le groupe se dispersa. Les plus pressés prirent bientôt les devants et on les perdit de vue. Je m’accroupis sur le guidon, cherchant une posture aérodynamique, et me mit à accélérer. J’avais emprunté un vélo et des roues de haute performance, j'entendais bien les tester.

J’ai regardé mon odomètre, il affichait 60 km/h. J’étais en train de rattraper un autre membre du club et je me déportai légèrement vers la gauche pour le dépasser. J’ai eu un moment de frayeur, car j’ai dû franchir la ligne double au centre de la route. Nous étions dans une courbe et, si une voiture était venue en face, je ne l’aurais vue que trop tard. J’ai recommencé à respirer lorsque j’ai pu rentrer dans la voie et me placer devant l’autre cycliste (appelons-le F.).

On a dû continuer à accélérer, toujours en roue libre. Les courbes étaient larges et on pouvait les prendre sans toucher aux freins. Je vis du coin de l’œil que F. était en train de me rattraper à son tour. La pente commençait à se faire plus douce. Il me dépassa et revint se placer à environ trois ou quatre mètres devant moi.

J’ignore ce qui s’est passé à ce moment et la question me hantera à jamais. La roue avant du vélo de F. se mit à louvoyer. D’abord presque imperceptible, l’oscillation prit en moins d’une seconde une ampleur incroyable. La roue, puis tout l’avant du vélo de F. étaient pris d’une danse folle qui projetait le vélo et le cycliste d’un bord à l’autre. J’entendis les mots « oh shit! », mais je ne sais pas qui, de nous deux, les a prononcés.

Le cerveau est une bien étrange machine. Lorsqu’il est au repos, les idées les plus folles le traversent. Elles sont parfois banales, parfois excentriques, parfois destructrices. Dans l’urgence, au contraire, tout devient extraordinairement clair et précis. À l’intérieur de cette fraction de seconde, par exemple, j’ai réalisé ce qui allait se passer. J’ai compris que le vélo de F. était devenu incontrôlable. J’ai su qu’il était sur le point de tomber. Je me suis vu subir le même sort, et j’ai immédiatement cherché la voie d’évitement. J’ai écrasé les leviers de freins en bifurquant vers l’accotement. J’ai évité de justesse une bouteille d’eau. J’ai entendu le bruit de la chute, mais je ne voyais rien d’autre que ce qui était immédiatement devant ma roue.

Je ne me souviens pas être descendu de mon vélo. Je ne sais plus si je l’ai déposé ou jeté dans l’herbe. Le freinage avait dû être brutal, parce que je me trouvais à la hauteur de F. Il gisait sur le côté, sur la ligne jaune, son vélo encore coincé entre les jambes.

Je me suis approché de lui et il était immobile. Le silence était assourdissant. Il n’y avait personne en vue, et je n’entendais même pas la respiration de F. Je me suis penché sur lui, il me semblait voir un peu de sang sous son casque, mais j’étais ébloui par le soleil qui était trop brillant, par le bitume qui était trop noir. Ma première réaction consciente a été de tasser son vélo.

« Sécuriser les lieux ». Mes réflexes de secouriste commençaient à refaire surface. J’ai regardé autour de nous pour m’assurer qu’aucune voiture n’arrivait. Des cyclistes du groupe apparurent et je leur fis des grands signes.

À partir de là, j’ai perdu la notion du temps. Des automobilistes sont allés à la rencontre d’un policier qui a alerté ses collègues et appelé une ambulance. La route a été fermée dans les deux directions. Des infirmières et un médecin se sont joints à nous. Nous sommes restés autour de F., à le maintenir, à le rassurer et à veiller sur lui. Il restait inconscient, mais sa respiration, qui était difficile au début, s’était calmée. Le sang épais coagulait sur l’asphalte chaud. Les infirmières ont pansé ses plaies.

Je sais qu’il a fallu à l’ambulance près d’une heure pour arriver jusqu’à nous. Nous étions sur une belle route, au milieu de nulle part.


***


Après le départ de l’ambulance, nous avons dû nous résoudre à remonter en selle. Nous avions 30 kilomètres à parcourir pour retourner à nos voitures. Personne n’avait vraiment le goût de pédaler, mais cela a été finalement salutaire. Ça nous a permis d’éloigner les démons. Nous avons roulé ainsi sans hâte, sous le soleil, les sens en éveil. Je sentais la vie couler en moi à chaque respiration. Chaque coup de pédale était comme une plongée dans un lac lors d’un après-midi trop chaud. Ce fut pour moi la plus belle randonnée de vélo de l’été.

Nous avons appris hier le décès de F. Il a dû subir une opération à son arrivée à l’hôpital, mais il n’a jamais repris connaissance. Les dommages au cerveau étaient trop importants. Il avait 56 ans. Certains seront tentés de se consoler en disant qu’il est mort en faisant ce qu’il aimait le plus. Je n'aime pas ce raccourci un peu facile. Ça court-circuite l'émotion. Je ne sais même pas si le vélo était l'activité favorite de F., d'abord. 

Et puis, personne ne mérite de mourir aussi injustement, même en faisant ce qu’il aime. Je déteste l’idée de partir un beau matin, d’embrasser ma blonde et mes enfants en leur disant « à ce soir, je m’en vais m’amuser à faire du vélo », et de ne jamais revenir.

C’est moche d’atteindre le bout de la route de cette façon.





dimanche 28 juillet 2013

Les rues sont-elles pour tous?

Hier, Radio-Canada titrait : « Des contraventions salées à une quinzaine de cyclistes ».

On y apprend que vendredi dernier, lors de la « masse critique » qui se tient mensuellement au centre-ville de Montréal, la police a décidé de frapper et de gratifier les participants d'une amende pouvant atteindre 500 $ pour « entrave à la circulation »...

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore le mouvement, une masse critique est une manifestation silencieuse et pacifique visant à regrouper un maximum de cyclistes au même endroit de façon à assurer la visibilité de ce moyen de transport et à faire prendre conscience aux automobilistes qu'ils doivent « partager la route ». Le mouvement est né à San Francisco en 1992 et se tient le dernier vendredi de chaque mois dans des centaines de villes à travers le monde.

Ce n'est pas la première fois que la police arrête ou menace des participants lors de masses critiques. C'est arrivé des dizaines de fois, surtout durant les premières années. Les automobilistes n'aiment pas ces obstructions et s'en plaignent. Les policiers sont parfois prompts à intervenir.

Mais à Montréal, l'intervention de vendredi semble faire partie d'un ensemble de mesures visant à remettre les cyclistes à leur place. On parle de moyens de sensibilisation visant à augmenter la sécurité routière. Les cyclistes ont plutôt l'impression de faire les frais d’un harcèlement systématique doublé d'une campagne médiatique orchestrée de manière à présenter les cyclistes comme une des délinquants dont le comportement met l'ensemble de la population en danger. Pour couronner le tout, ils sont arrogants, ne respectent rien et « ne payent même pas d'immatriculation »!

Il n'y a qu'à lire les commentaires à la suite de nouvelles rapportant tel ou tel incident impliquant un cycliste pour se rendre compte le peuple ne nous porte pas dans son cœur. Peu importe que le pauvre y ait laissé sa vie.

Pourquoi cela? Surtout, comment en sommes-nous arrivés là? Parce que, entre vous et moi, croît-on vraiment que les accrochages entre cyclistes et « les autres » (automobilistes, piétons), soient systématiquement causés par celui qui, insouciant ou pas, se déplace sur deux roues? Qu’ils se déplacent en bandes armées et menacent sciemment les citoyens? Que le cycliste moyen n'a d'autre but que de mettre sa vie en danger, et ce, au mépris du fragile équilibre de notre système de santé et de nos finances publiques?

Cela dit, je n'irai pas jusqu'à prétendre que le phénomène est unique à Montréal et au Québec. Des interventions policières musclées à l'encontre de groupes de cyclistes, lors de masses critiques par exemple, ont eu lieu par le passé ailleurs en Amérique du Nord. Des agressions de la part d'automobilistes, il y en a tous les jours de par le monde et, parfois, des cyclistes y laissent leur peau. Pour celui ou celle qui utilise le vélo comme moyen de transport, le mépris, l'impatience et l'indifférence se vivent quotidiennement, à tous les coins de rue.

Dans les médias, dans l'opinion publique, dans l'esprit des policiers et dans la perception des autorités, semble-t-il, les cyclistes sont les seuls artisans de leur malheur et doivent être tenus responsables de ce qui leur arrive. Et on finit par croire que tout ce qui nuit, ralentit ou entrave la circulation de la sacro-sainte automobile doit être tassé, éliminé. Surtout s'il possède deux roues.

Dans ce débat, on en est arrivé à évacuer totalement les notions élémentaires qui ont présidé à l'élaboration des Codes de la route, tels le respect du plus vulnérable, la prudence élémentaire, la protection de la vie humaine, la priorité du droit de passage. En Europe, ces principes ont même conduit à la création d'un outil mieux adapté à cohabitation en ville: le Code de la rue.

Malheureusement, dans notre société nord-américaine, déchirée entre libertés individuelles et droits collectifs, ces considérations ne font plus partie du débat, parce qu'on a réussi à diaboliser les victimes.

Les morts ont toujours tort.