Pont :
- N. m. Ouvrage par lequel une voie de
circulation, un aqueduc, une conduite franchit un cours d'eau, un bras de mer,
une dépression ou une voie de circulation.
- Symbole d'une relation, d'un lien, d'une
négociation possible entre deux personnes, deux groupes, etc. : Couper
les ponts.
-Dictionnaire Le Larousse
Traverser le pont, c’est aller vers les autres. C’est
aussi aller à la rencontre du bien ou du mal, parfois.
Ce pont-là fait partie de ma vie depuis 50 ans. Il
est fort probable que je ne serais pas qui je suis sans lui. S’il n’avait pas
existé, mes parents, qui s’étaient rencontrés dans le Faubourg à m’lasse,
n’auraient sans doute pas imaginé établir leur premier nid sur l’autre rive du
fleuve.
Très jeune, déjà, je me souviens qu’on le
traversait en voiture. Trop petit pour bien voir dehors, j’ai longtemps gardé
la vision de l’imposante superstructure au-dessus de nous. Dans ce temps-là,
les voitures étaient lourdes, les humains, affairés et la vie n’avait pas de
garde-fous.
On parle beaucoup du pont Jacques-Cartier dans les
milieux cyclistes ces jours-ci. Normal, les autorités responsables ont décrété
que le 23 décembre serait le dernier jour de traversée entre la Rive-Sud et
Montréal pour les cyclistes et les piétons. Les autres liens étant déjà fermés,
les citoyens de seconde classe que nous sommes, même pas foutus d’avoir un char
comme tout le monde, n’ont plus qu’à se rabattre sur le métro ou l’autobus. Et
tant pis si la STM nous refuse le passage avec nos vélos si on a le malheur de vouloir
voyager aux heures de pointe et si le RTL (Réseau de Transport de Longueuil) ne
veut rien savoir de nous tout court.
En lisant sur l’histoire du pont, je suis retombé
sur la terrible histoire de Chantal et son ami Maurice, les deux jeunes
victimes du double meurtre du pont Jacques-Cartier (http://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-affaires-criminelles/200906/01/01-861694-la-rage.php).
Au-delà de l’horreur du fait divers, et peut-être justement parce que c’est si
abject, je suis fasciné par la tournure prise par ce drame pour certaines
personnes. Les parents de Chantal ont fait l’impensable, ils ont pardonné aux
meurtriers de leur fille. Ce geste, j’en ai pris connaissance lorsqu’est sorti
un documentaire appelé « Le Pardon » justement (http://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-affaires-criminelles/200906/02/01-862425-le-pardon.php).
Cette histoire me trouble et me fascine, je l’ai
dit, mais je ne crois pas que ceux qui pardonnent à l’assassin de leur enfant
sont des fous ou des illuminés. Je peux même comprendre leur geste. Après tout,
au-delà de la souffrance qu’occasionne la perte d’un enfant et que je ne peux
même pas imaginer, que reste-t-il? Pardonner n’est-il pas l’ultime
démonstration d’humanité? N’est-ce pas aussi la seule façon de continuer à vivre?
Cette vie à laquelle on tient tous, tellement qu’on
est parfois prêt à la risquer pour pouvoir la vivre à plein.
Je devais avoir 12 ans. Je rêvais de la grande
aventure. Nous avions accompagné un groupe du camp de jour avec lequel nous passions
nos journées de vacances d’été. Nous nous étions rendus à l’île Sainte-Hélène
en autobus d’écoliers. J’avais échafaudé un plan et convaincu mon frère et mon
cousin, qui nous accompagnait, de se cacher au moment de l’embarquement pour le
départ de l’île et de revenir à Longueuil par nos propres moyens.
C’était la première fois que je traversais le pont
à pied. Nous venions de saisir au vol un moment de liberté comme nous n’en
avions encore jamais connu, du genre qui enivre et fait peur tout à la fois.
Nous étions loin d’être rassurés. De voir le pont
de si proche, de toucher à sa vieille carcasse rouillée, dure et froide, de
sentir les mouvements du tablier du pont au passage de gros camions, de s’étourdir
à regarder la surface de l’eau 50 mètres sous nos pieds, de marcher d’un pas
hésitant.
Mais la beauté du paysage, le délicieux vertige de
la liberté, faisaient que je ne regrettais rien. Et puis, dans quelques minutes
à peine nous serions sur la terre ferme, presque rendus à la maison.
Il n’y avait pas de piste cyclable sur le pont, à
l’époque. Qu’un trottoir étroit, d'à peine la largeur de deux hommes un peu
bâtis.
Comme ceux qui venaient à notre rencontre.
Je n’en faisais pas de cas, même si j’avais cette
petite voix intérieure qui me suppliait de prendre garde. Prendre garde à quoi?
Il était déjà trop tard. À mon âge, je savais déjà que pour des petits gars
comme nous, les rencontres de plus grands dans un endroit isolé et désert pouvaient
plus sûrement qu’autrement signifier le danger.
Nous vivions dans un monde fait de peur, d’intimidation,
de méchanceté. Nous apprenions jeune à nous méfier, à ressentir cette peur
sourde. Nous n’avions pas besoin de films d’horreur et de récits de faits
divers pour savoir à quoi pouvait ressembler notre plus grand malheur.
Il ressemblait à deux grands gars qui marchaient à
notre rencontre, sur un étroit petit trottoir juché à 50 mètres au-dessus du
fleuve.
J’essayais de me contenir et de faire le brave
lorsqu’ils sont arrivés à notre hauteur et nous ont demandé de l’argent. Après
tout, j’étais le plus vieux des trois et c’est moi qui avais entraîné mon jeune
frère et mon cousin dans cette histoire. Lorsqu’ils se sont adressés à mon
cousin d’un air menaçant, j’ai répliqué, me surprenant moi-même de mon audace.
Le coup de poing est parti si vite que ça m’a pris un moment à réaliser ce qui
venait de se passer.
Ma tête a frappé le bord du garde-fou derrière
moi. J’ai eu peur de tomber. Longtemps après cette histoire, j’ai eu peur de
tomber. Ça se passait des années avant le double meurtre de Chantal et Maurice,
mais j’ai longtemps imaginé que nous aurions pu finir dans les eaux froides du
fleuve.
D’autres ont dû approcher, car les deux grands n’ont
pas demandé leur reste. Peut-être ne voulaient-ils rien de plus que de faire
peur aux p’tits culs.
J’étais sonné. Pas par le coup à la tête, ni même
tellement par le coup de poing, qui m’avait pourtant bien fendu la lèvre. Non,
c’est la gratuité du geste qui m’avait blessé, le fait de n’avoir pas été
prévenu ni même menacé. C’était sans doute aussi l’orgueil qui avait mal.
Nous avons marché jusqu'à la maison, mais l’ivresse
de la liberté s’était évanouie. Je pleurais de rage, le visage et la chemise
couverts de sang. Les gens qu’on croisait me dévisageaient, mais, j’y repense, personne
ne nous offrait de nous aider. Nous vivions décidément une époque qui n’aimait
pas les enfants.
Je n’ai rien oublié. Je n’ai même pas de fierté d’avoir
répliqué. Qu’aurais-je pu faire s’ils avaient décidé de s’en prendre à nous?
Leur geste était gratuit, mais sans grande conséquence, finalement. Contrairement
à ce qui est arrivé à Chantal et Maurice.

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